Le plus curieux, c'est qu'Adolf Hitler croyait donner une forme scientifique à sa haine. Dans une lettre de 1919, il déplore que l'antisémitisme soit généralement émotif et propose une démarche qu'il croit rationnelle et scientifique, examiner les « faits ». Pour examiner ces
faits qui conduisirent à la Shoah, je les ramène ici à un énoncé simple. Ainsi, ce passage d'Encarta 99, « Hitler imputa aux Juifs la responsabilité du désastre économique et les accusa d'être les propagateurs d'idéologies néfastes comme le marxisme ou le libéralisme » est réduit à
1) Hitler pense que les Juifs sont responsables du désastre économique allemand
2) Hitler pense que les Juifs propagent le marxisme et le libéralisme
3) Hitler pense que le marxisme et le libéralisme sont des idéologies néfastes
Il ne s'agit pas de ridiculiser les « idées », mais de les dépouiller de la rhétorique et des effets stylistiques en vue d'une analyse sémantique. On remarque ainsi que 2) est contradictoire. On peut aussi scinder 2) et 3) en énoncés plus simples encore. J'ai maintenu l'amalgame à dessein. En parcourant diverses sources (pour Hitler, sa lettre), on obtient, après transformation, des énoncés du genre:
Hitler pense que les Juifs sont une race pernicieuse cherchant à dominer le monde
Hitler pense que la judaïcité est une race et non une religion
Hitler pense que les Juifs germanophones ne sont pas Allemands
Hitler pense que les Juifs ont maintenu leur pureté raciale par consanguinité
Hitler pense que les Juifs dansent autour du veau d'or
Hitler pense que l'orgueil national est la force d'un peuple
Hitler pense que les Juifs n'estiment que l'argent
Houston Stewart Chamberlain (1855-1927) pense que le peuple allemand est issu d'une souche teutonique ou aryenne supérieure
Houston Stewart Chamberlain pense qu'une race doit être pure
Houston Stewart Chamberlain pense que l'influence juive sur la culture européenne est négative
Alfred Rosenberg (1893-1946) croit à la vérité du sang aryen
Alfred Rosenberg pense que les ennemis des Allemands sont les Tartares russes et les Sémites
Paul Anton de Lagarde (1827-1891) pense qu'il faut assimiler les Juifs
Henrich von Treitschke (1834-1896) pense que les Juifs forment un État dans l'État
l'antisémite pense que les Juifs ne s'intègrent pas
l'antisémite pense que les Juifs exploitent les populations
l'antisémite pense que les Juifs accaparent les fonctions de banquiers,commissionnaires, courtiers
l'antisémite pense qu'un trop grand nombre de Juifs sont parvenus à des fortunes trop considérables
l'antisémite pense que les Juifs acquièrent par la politique une influence considérable
l'antisémite pense que les Juifs sapent la tradition nationale
le raciste pense que la pureté de la race la rend supérieure
le raciste pense que les groupes humains sont des races
On notera que l'analogie zoologique de la pureté de la race est prise a contrario: les croisements entre races doivent améliorer l'espèce. En plus l'argument linguistique d'Hitler ne semble pas suivre la tradition pangermaniste. En général le contenu des prédicats est soit le produit de l'imagination du « locuteur », soit applicable à d'autres sujets. Mais dans tous les cas, on a résolument affaire à une opinion ou une croyance. Dans l'imagination, il faut inclure la métaphore. En poussant l'analyse, on ajoutera l'énoncé sémantiquement sursaturé: l'X national est l'Y d'un peuple = l'X d'un peuple est l'Y national. Synonymie invérifiable.
Je suis conscient que cette méthode d'appréhension et d'analyse des énoncés constitue un outil redoutable et qu'elle peut s'appliquer à d'autres discours que ceux que j'ai visés, ainsi: Johann Gottlieb Fichte (1762-1814) pense que
la base de la pensée est la croyance au sens de sentiment absolu. Ce qui fait de la connaissance humaine un phénomène de foi. Mais ma démonstration, pour l'instant, s'arrête ici.