Croire ou savoir 32
La popote de Popper ou Popper au poteau
Popper, qui avait beaucoup de casquettes, affirmait: «Il est logiquement impossible de vérifier de façon concluante une proposition universelle par référence à l'expérience, comme Hume l'a vu clairement, mais un seul contre-exemple falsifie au sens où j'entends ce mot [to prove to be false; disprove]*1 et ce, de façon concluante, la loi universelle correspondante. En un mot, une exception, loin de confirmer la règle, la réfute.»*2 Rapporté par Stephen Thornton dans l'article consacré à Popper sur le site de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.
Heureusement qu'il ne s'est jamais procuré de casquette de grammairien. Mais on aurait pu lui faire remarquer qu'il était aussi impossible de vérifier logiquement une universelle. Le quanteur a cet effet. Alors exemple ou contre-exemple, l'universelle est intouchable. Plus exactement encore, l'expérience au sens de vérification ne vérifie pas un énoncé logique, mais une formule mathématique.
Il revient à la charge: «les lois scientifiques s'expriment sous forme d'énoncés universels (c'est-à-dire qu'elles prennent la forme logique de «Tout A est X», ou son équivalent, qui sont de ce fait des conditionnelles déguisées (clandestines) -- elles doivent être comprises comme des énoncés hypothétiques assertant que ce serait le cas dans certaines conditions idéales. Par elles-mêmes elles ne sont pas de nature existentielle. Ainsi, Tout A est X veut dire quel que soit A, alors il est X.»
J'ai déjà touché à cette question avec la falsification des paradoxes de Hempel et Goodman, et ici il n'est pas difficile de voir que Popper ne parle pas de cela: son discours est uniquement destiné à faire passer ce qu'il croit. Il ne discute pas ceci ou cela. Péremptoirement, il vaticine.
Pour en venir à la litanie bien connue:
«Le statut scientifique d'une théorie est sa falsifiabilité ou réfutabilité ou testabilité», que cite Angèle Kremer-Marietti dans son article/conférence sur les rapports entre Einstein et Popper. En fait, contrapositionnez: Popper et Einstein. La négation est facultative, mais Kremer-Marietti ne tarde pas à nous montrer (comme je l'avais pressenti) un Popper «riding the coattails of Einstein»*4, un Popper qui se trompe du tout au tout sur ce que disait sa dubitative idole.
Une alliance ou un repoussoir
«Cette curieuse alliance, écrit Angèle Kremer-Marietti dans le même texte, semblait devoir prouver que les travaux et les succès d’Einstein donnaient raison à l’épistémologie de Popper. Or, à mon avis, il n’en est rien.»
Plus spécialement, elle explique que «les vues de Popper l’ont entraîné dans le sillage d’une conception de la science plus métaphysique que scientifique, détournée de l’observation et de l’expérimentation, et définitivement méfiante de ce qu’il appelait la «méthode de généralisation» sur la base de l’observation et de l’induction.»
Pour Popper, continue-t-elle, «toute vérification même réussie n’était jamais qu’une tentative avortée de réfutation et, dès lors, ce qui allait démarquer la science de la non-science n’était plus la vérifiabilité mais uniquement la « falsifiabilité » des théories.»*5
Mauvais cygne
Dans son article sur l'irrésistibilité du poppérisme,*6 Angèle Kremer-Marietti ne manque pas de relever l'exemple-bateau (qui prend l'eau) du cygne: « peu importe le grand nombre de cygnes blancs que nous puissions avoir observé, il ne justifie pas la conclusion que tous les cygnes sont blancs ». Elle cite là Popper qui «pose d’une manière générale la question de savoir si les inférences inductives sont justifiées.» Je serai moins aimable qu'elle: «générale» doit s'interpréter comme «vague», ou même d'une manière séductrice par la vulgarisation. Il confond le processus et la quantité. J'avais déjà diagnostiqué la même maladie chez Hume.
Hume n'a jamais eu de schnauzer, si j'en crois ce qu'il écrit à propos de la capacité de généraliser (qu'il n'a pas, de toute évidence). Non seulement est-il privé de généralisation, mais aussi de causation, qu'il ramène à l'habitude, base de la croyance. Voir la Stanford Encyclopedia of Philosophy (William Edward Morris).
Mon vieux Galopin avait une règle de production (au sens de Prolog) qui faisait de la promenade en direction de l'hôpital un amusant exercice d'acrobatie sur un muret. Et qu'on ne vienne pas me parler de dressage. Je n'y étais pour rien et les promenades variaient.
«Déjà en 1912, selon Angèle Kremer-Marietti, Bertrand Russell avait répondu à toutes ces difficultés concernant l’induction : ce n’est pas l’existence de quelques cygnes noirs en Australie ni même celle de toute une classe de cygnes noirs qui peut ruiner le principe d’induction : et même si on ne peut le prouver, ce principe n’en existe pas moins pour Russell, qui ajoute qu’on ne peut pas le réfuter non plus.»
Il faut croire que Russell était meilleur logicien que Popper. Et surtout qu'il n'était pas hanté par une idée fixe. Mieux encore, il était meilleur ornithologue, ne confondant pas le Cygnus olor et le Cygnus atratus. (Et on dit que la langue ordinaire est vague: voici la fuzzy logic.)
Angèle Kremer-Marietti poursuit l'analyse: «il en ressort manifestement que pour lui toute théorie scientifique n’est que conjecture. Il suggère ainsi une incertitude généralisée qui sera reprise par un grand nombre d’épistémologues contemporains et qui portent prétendument sur la question de savoir comment faire pour repérer une théorie meilleure qu’une autre ?»*7
Elle en tire des conclusions peu rassurantes pour les prochaines décennies (période de renouvellement des idées): «Ce refus inspire ou confirme les positions relativistes qui aboutissent à déprécier tout travail scientifique comme étant seulement lié à des circonstances sociales ou autres mais non purement intellectuelles et rationnelles.»*7
«De plus», continue-t-elle, en signalant une fâcheuse tendance totalitaire chez cet apôtre d'une société ouverte, «Popper prétendait orienter selon des prescriptions normatives les méthodes des chercheurs dans des disciplines dont il n’était pas lui-même spécialiste : un philosophe ou un historien des sciences n’est pas habilité pour imposer des normes aux chercheurs.» On ne peut que constater qu'elle tire les mêmes leçons de moi de ce que j'ai appelé le passe-droit des «philosophes», qui va plus loin que le simple droit de regard du citoyen lambda.
Les erreurs qui découlent d'une erreur centrale s'apparentent à des hypothèses dérivées. Ainsi Angèle Kremer-Marietti remarque qu' «en ce qui concerne les niveaux d’universalité ou les degrés de précision, Popper affirmait qu’il fallait dériver l’énoncé le moins universel du plus universel.»
Sa réaction ne se fait pas attendre: «On peut se demander simplement comment faire pour parvenir à des énoncés universels dont on déduirait des énoncés sans jamais s’aider de l’induction ? Mieux encore, comment faire pour parvenir à des énoncés déjà reconnus les plus précis et les plus universels, quand on croit avec Popper que ce résultat ne sera jamais l’effet d’une falsification.»*7
Un des intertitres d'Angèle Kremer-Marietti montre le lien entre les deux positions, la seconde dérivant par réaction de la première: «Du popperisme au relativisme.»
Comme je suis mal renseigné sur le relativisme, en dehors du fait que j'y sacrifie sans doute un peu par paresse et manque d'intérêt, je propose, après ce tour d'horizon:
Du Popperisme au paupérisme
A. Kremer-Marietti résume ainsi la pensée de Popper:
1. il n’y a pas de théorie vraie ;
2. il y a des théories falsifiées ;
3. il y a des théories non encore falsifiées.
Cela concorde avec mes impressions, toutes indirectes, comme j'ai le douteux mérite de n'avoir pas été contaminé, puisque j'ai toujours fui tout texte où il était question de Sir Karl (on généralise même à partir d'une singulière expérience malheureuse, même si la personne a l'époque ne comprenait pas ce qu'elle me disait). Cela à deux exceptions près. Quand j'ai ébauché la rédaction de mon Traité des idées et quand je me suis lancé dans cette réflexion sur les moyens qu'un sémiolinguiste peut appliquer à la reconnaissance du savoir dans l'opinion.
Angèle Kremer-Marietti confirme également mon sentiment à propos de l'origine de la faillite: c'est «le refus, dit-elle, permanent de la part de Popper, de reconnaître la possibilité d’une science certaine ; ce refus est lié à l’abandon de la vérification.»
Popper linguiste - les quatre fonctions du langage ou Jakobson aux oubliettes
[Aux trois fonctions du langage distinguées par son ancien professeur viennois Karl Bühler, Popper en ajoute une quatrième : la fonction argumentative. Ces quatre fonctions sont les suivantes*8 :
1. la fonction expressive ou symptomatique, où l'animal exprime une émotion, par exemple un cri de douleur.
2. la fonction de signal, par laquelle l'animal fait passer un message, par exemple par un cri d'alerte.
3. la fonction de description, par laquelle l'être doué de langage articulé peut décrire à autrui quelque chose, par exemple le temps qu'il fait.
4. la fonction de discussion argumentée, qui permet à l'homme de discuter rationnellement en exerçant ses facultés critiques, en «argumentant», par exemple lorsqu'on débat d'un problème philosophique.]
Rappel pour ceux qui seraient inquiets: le modèle de Jakobson, même s'il a des défauts, a le mérite d'être fondé sur l'induction (l'observation) et de présenter une plus grande généralité.
Schéma:
contexte (1)
destinateur (2) --> message --> destinataire (3)*9
contact
code
Fonctions:
référentielle
émotive ---- poétique ---- conative
phatique
métalinguistique
Un linguiste est en droit de se poser des questions sur la quadripartition poppérienne, mais en plus il s'en posera sur l'apparente superposition, animal-homme. La fonction descriptive (absurde: pourquoi pas narrative?) serait l'équivalent humain de la fonction expressive de l'animal. Et conséquemment quand l'animal lance un cri d'alerte (le cygne noir, par exemple), l'homme «argumente» comme dit l'auteur.
La modestie d'un faussaire
Popper rapporte que, durant l’été 1919 [il avait 17 ans], il se demandait : « En quoi le marxisme, la psychanalyse et la psychologie individuelle sont-ils insatisfaisants ? » On dit que Gauss (1777-1855) était précoce, mais il faisait une chose à la fois. Bon, à dix-sept ans (en 1960), je fondais un club d'astrophysique et je justifiais par l'existentialisme l'homosexualité de certains de mes camarades. Mais Freud m'intéressait (il m'intéresse toujours) et je n'aurais jamais eu le culot de prétendre remettre en question la psychanalyse, l'astrophysique ou l'existentialisme. Il faut dire qu'à l'époque des dix-sept ans de Popper la psychanalyse avait le même prestige et provoquait les mêmes réactions que le poppérisme à notre époque, mais ce dernier n'a jamais eu aucune valeur thérapeutique. Et la structure de l'inconscient/du rêve reste une excellente hypothèse explicative, même infalsifiable.
La récapitulation des réflexions sur les opérateurs doxastiques et épistémiques est reportée en annexe, prochaine livraison.
À suivre.
*1 Tiré par moi du Macmillan Contemporary Dictionary (1973-79). Plus facile à comprendre avec la citation de Jefferson (1830): No man can falsify any material fact here stated. Prouver la fausseté de.
*2 it is logically impossible to conclusively verify a universal proposition by reference to experience (as Hume saw clearly), but a single counter-instance conclusively falsifies the corresponding universal law. In a word, an exception, far from ‘proving’ a rule, conclusively refutes it.
*3 Scientific laws are expressed by universal statements (i.e., they take the logical form ‘All As are X’, or some equivalent) which are therefore concealed conditionals — they have to be understood as hypothetical statements asserting what would be the case under certain ideal conditions. In themselves they are not existential in nature. Thus ‘All As are X’ means ‘If anything is an A, then it is X’. [Même source.]
*4 Note 12 d'AKM. riding someone's coattails: to use your connection with someone successful to achieve success yourself. Tiré du FreeDictionary.
*5 Même texte, sur Popper et Einstein.
*6 L'épistémologie de Sir Karl Popper, est-elle irrésistible ? L'italique de la citation est de moi: le terme d'une induction est-il vraiment une «conclusion», qui clôt la déduction?
*7 Même conférence/article qu'en 6.
*8 Tiré de Wikipedia.
*9 Jakobson renvoie à Bühler (1933) pour ces trois-là. Les schémas de Jakobson se trouvent dans «Linguistique et poétique» (1960), repris dans les Essais de linguistique générale (1963[1970]).
Popper, qui avait beaucoup de casquettes, affirmait: «Il est logiquement impossible de vérifier de façon concluante une proposition universelle par référence à l'expérience, comme Hume l'a vu clairement, mais un seul contre-exemple falsifie au sens où j'entends ce mot [to prove to be false; disprove]*1 et ce, de façon concluante, la loi universelle correspondante. En un mot, une exception, loin de confirmer la règle, la réfute.»*2 Rapporté par Stephen Thornton dans l'article consacré à Popper sur le site de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.
Heureusement qu'il ne s'est jamais procuré de casquette de grammairien. Mais on aurait pu lui faire remarquer qu'il était aussi impossible de vérifier logiquement une universelle. Le quanteur a cet effet. Alors exemple ou contre-exemple, l'universelle est intouchable. Plus exactement encore, l'expérience au sens de vérification ne vérifie pas un énoncé logique, mais une formule mathématique.
Il revient à la charge: «les lois scientifiques s'expriment sous forme d'énoncés universels (c'est-à-dire qu'elles prennent la forme logique de «Tout A est X», ou son équivalent, qui sont de ce fait des conditionnelles déguisées (clandestines) -- elles doivent être comprises comme des énoncés hypothétiques assertant que ce serait le cas dans certaines conditions idéales. Par elles-mêmes elles ne sont pas de nature existentielle. Ainsi, Tout A est X veut dire quel que soit A, alors il est X.»
J'ai déjà touché à cette question avec la falsification des paradoxes de Hempel et Goodman, et ici il n'est pas difficile de voir que Popper ne parle pas de cela: son discours est uniquement destiné à faire passer ce qu'il croit. Il ne discute pas ceci ou cela. Péremptoirement, il vaticine.
Pour en venir à la litanie bien connue:
«Le statut scientifique d'une théorie est sa falsifiabilité ou réfutabilité ou testabilité», que cite Angèle Kremer-Marietti dans son article/conférence sur les rapports entre Einstein et Popper. En fait, contrapositionnez: Popper et Einstein. La négation est facultative, mais Kremer-Marietti ne tarde pas à nous montrer (comme je l'avais pressenti) un Popper «riding the coattails of Einstein»*4, un Popper qui se trompe du tout au tout sur ce que disait sa dubitative idole.
Une alliance ou un repoussoir
«Cette curieuse alliance, écrit Angèle Kremer-Marietti dans le même texte, semblait devoir prouver que les travaux et les succès d’Einstein donnaient raison à l’épistémologie de Popper. Or, à mon avis, il n’en est rien.»
Plus spécialement, elle explique que «les vues de Popper l’ont entraîné dans le sillage d’une conception de la science plus métaphysique que scientifique, détournée de l’observation et de l’expérimentation, et définitivement méfiante de ce qu’il appelait la «méthode de généralisation» sur la base de l’observation et de l’induction.»
Pour Popper, continue-t-elle, «toute vérification même réussie n’était jamais qu’une tentative avortée de réfutation et, dès lors, ce qui allait démarquer la science de la non-science n’était plus la vérifiabilité mais uniquement la « falsifiabilité » des théories.»*5
Mauvais cygne
Dans son article sur l'irrésistibilité du poppérisme,*6 Angèle Kremer-Marietti ne manque pas de relever l'exemple-bateau (qui prend l'eau) du cygne: « peu importe le grand nombre de cygnes blancs que nous puissions avoir observé, il ne justifie pas la conclusion que tous les cygnes sont blancs ». Elle cite là Popper qui «pose d’une manière générale la question de savoir si les inférences inductives sont justifiées.» Je serai moins aimable qu'elle: «générale» doit s'interpréter comme «vague», ou même d'une manière séductrice par la vulgarisation. Il confond le processus et la quantité. J'avais déjà diagnostiqué la même maladie chez Hume.
Hume n'a jamais eu de schnauzer, si j'en crois ce qu'il écrit à propos de la capacité de généraliser (qu'il n'a pas, de toute évidence). Non seulement est-il privé de généralisation, mais aussi de causation, qu'il ramène à l'habitude, base de la croyance. Voir la Stanford Encyclopedia of Philosophy (William Edward Morris).
Mon vieux Galopin avait une règle de production (au sens de Prolog) qui faisait de la promenade en direction de l'hôpital un amusant exercice d'acrobatie sur un muret. Et qu'on ne vienne pas me parler de dressage. Je n'y étais pour rien et les promenades variaient.
«Déjà en 1912, selon Angèle Kremer-Marietti, Bertrand Russell avait répondu à toutes ces difficultés concernant l’induction : ce n’est pas l’existence de quelques cygnes noirs en Australie ni même celle de toute une classe de cygnes noirs qui peut ruiner le principe d’induction : et même si on ne peut le prouver, ce principe n’en existe pas moins pour Russell, qui ajoute qu’on ne peut pas le réfuter non plus.»
Il faut croire que Russell était meilleur logicien que Popper. Et surtout qu'il n'était pas hanté par une idée fixe. Mieux encore, il était meilleur ornithologue, ne confondant pas le Cygnus olor et le Cygnus atratus. (Et on dit que la langue ordinaire est vague: voici la fuzzy logic.)
Angèle Kremer-Marietti poursuit l'analyse: «il en ressort manifestement que pour lui toute théorie scientifique n’est que conjecture. Il suggère ainsi une incertitude généralisée qui sera reprise par un grand nombre d’épistémologues contemporains et qui portent prétendument sur la question de savoir comment faire pour repérer une théorie meilleure qu’une autre ?»*7
Elle en tire des conclusions peu rassurantes pour les prochaines décennies (période de renouvellement des idées): «Ce refus inspire ou confirme les positions relativistes qui aboutissent à déprécier tout travail scientifique comme étant seulement lié à des circonstances sociales ou autres mais non purement intellectuelles et rationnelles.»*7
«De plus», continue-t-elle, en signalant une fâcheuse tendance totalitaire chez cet apôtre d'une société ouverte, «Popper prétendait orienter selon des prescriptions normatives les méthodes des chercheurs dans des disciplines dont il n’était pas lui-même spécialiste : un philosophe ou un historien des sciences n’est pas habilité pour imposer des normes aux chercheurs.» On ne peut que constater qu'elle tire les mêmes leçons de moi de ce que j'ai appelé le passe-droit des «philosophes», qui va plus loin que le simple droit de regard du citoyen lambda.
Les erreurs qui découlent d'une erreur centrale s'apparentent à des hypothèses dérivées. Ainsi Angèle Kremer-Marietti remarque qu' «en ce qui concerne les niveaux d’universalité ou les degrés de précision, Popper affirmait qu’il fallait dériver l’énoncé le moins universel du plus universel.»
Sa réaction ne se fait pas attendre: «On peut se demander simplement comment faire pour parvenir à des énoncés universels dont on déduirait des énoncés sans jamais s’aider de l’induction ? Mieux encore, comment faire pour parvenir à des énoncés déjà reconnus les plus précis et les plus universels, quand on croit avec Popper que ce résultat ne sera jamais l’effet d’une falsification.»*7
Un des intertitres d'Angèle Kremer-Marietti montre le lien entre les deux positions, la seconde dérivant par réaction de la première: «Du popperisme au relativisme.»
Comme je suis mal renseigné sur le relativisme, en dehors du fait que j'y sacrifie sans doute un peu par paresse et manque d'intérêt, je propose, après ce tour d'horizon:
Du Popperisme au paupérisme
A. Kremer-Marietti résume ainsi la pensée de Popper:
1. il n’y a pas de théorie vraie ;
2. il y a des théories falsifiées ;
3. il y a des théories non encore falsifiées.
Cela concorde avec mes impressions, toutes indirectes, comme j'ai le douteux mérite de n'avoir pas été contaminé, puisque j'ai toujours fui tout texte où il était question de Sir Karl (on généralise même à partir d'une singulière expérience malheureuse, même si la personne a l'époque ne comprenait pas ce qu'elle me disait). Cela à deux exceptions près. Quand j'ai ébauché la rédaction de mon Traité des idées et quand je me suis lancé dans cette réflexion sur les moyens qu'un sémiolinguiste peut appliquer à la reconnaissance du savoir dans l'opinion.
Angèle Kremer-Marietti confirme également mon sentiment à propos de l'origine de la faillite: c'est «le refus, dit-elle, permanent de la part de Popper, de reconnaître la possibilité d’une science certaine ; ce refus est lié à l’abandon de la vérification.»
Popper linguiste - les quatre fonctions du langage ou Jakobson aux oubliettes
[Aux trois fonctions du langage distinguées par son ancien professeur viennois Karl Bühler, Popper en ajoute une quatrième : la fonction argumentative. Ces quatre fonctions sont les suivantes*8 :
1. la fonction expressive ou symptomatique, où l'animal exprime une émotion, par exemple un cri de douleur.
2. la fonction de signal, par laquelle l'animal fait passer un message, par exemple par un cri d'alerte.
3. la fonction de description, par laquelle l'être doué de langage articulé peut décrire à autrui quelque chose, par exemple le temps qu'il fait.
4. la fonction de discussion argumentée, qui permet à l'homme de discuter rationnellement en exerçant ses facultés critiques, en «argumentant», par exemple lorsqu'on débat d'un problème philosophique.]
Rappel pour ceux qui seraient inquiets: le modèle de Jakobson, même s'il a des défauts, a le mérite d'être fondé sur l'induction (l'observation) et de présenter une plus grande généralité.
Schéma:
contexte (1)
destinateur (2) --> message --> destinataire (3)*9
contact
code
Fonctions:
référentielle
émotive ---- poétique ---- conative
phatique
métalinguistique
Un linguiste est en droit de se poser des questions sur la quadripartition poppérienne, mais en plus il s'en posera sur l'apparente superposition, animal-homme. La fonction descriptive (absurde: pourquoi pas narrative?) serait l'équivalent humain de la fonction expressive de l'animal. Et conséquemment quand l'animal lance un cri d'alerte (le cygne noir, par exemple), l'homme «argumente» comme dit l'auteur.
La modestie d'un faussaire
Popper rapporte que, durant l’été 1919 [il avait 17 ans], il se demandait : « En quoi le marxisme, la psychanalyse et la psychologie individuelle sont-ils insatisfaisants ? » On dit que Gauss (1777-1855) était précoce, mais il faisait une chose à la fois. Bon, à dix-sept ans (en 1960), je fondais un club d'astrophysique et je justifiais par l'existentialisme l'homosexualité de certains de mes camarades. Mais Freud m'intéressait (il m'intéresse toujours) et je n'aurais jamais eu le culot de prétendre remettre en question la psychanalyse, l'astrophysique ou l'existentialisme. Il faut dire qu'à l'époque des dix-sept ans de Popper la psychanalyse avait le même prestige et provoquait les mêmes réactions que le poppérisme à notre époque, mais ce dernier n'a jamais eu aucune valeur thérapeutique. Et la structure de l'inconscient/du rêve reste une excellente hypothèse explicative, même infalsifiable.
La récapitulation des réflexions sur les opérateurs doxastiques et épistémiques est reportée en annexe, prochaine livraison.
À suivre.
*1 Tiré par moi du Macmillan Contemporary Dictionary (1973-79). Plus facile à comprendre avec la citation de Jefferson (1830): No man can falsify any material fact here stated. Prouver la fausseté de.
*2 it is logically impossible to conclusively verify a universal proposition by reference to experience (as Hume saw clearly), but a single counter-instance conclusively falsifies the corresponding universal law. In a word, an exception, far from ‘proving’ a rule, conclusively refutes it.
*3 Scientific laws are expressed by universal statements (i.e., they take the logical form ‘All As are X’, or some equivalent) which are therefore concealed conditionals — they have to be understood as hypothetical statements asserting what would be the case under certain ideal conditions. In themselves they are not existential in nature. Thus ‘All As are X’ means ‘If anything is an A, then it is X’. [Même source.]
*4 Note 12 d'AKM. riding someone's coattails: to use your connection with someone successful to achieve success yourself. Tiré du FreeDictionary.
*5 Même texte, sur Popper et Einstein.
*6 L'épistémologie de Sir Karl Popper, est-elle irrésistible ? L'italique de la citation est de moi: le terme d'une induction est-il vraiment une «conclusion», qui clôt la déduction?
*7 Même conférence/article qu'en 6.
*8 Tiré de Wikipedia.
*9 Jakobson renvoie à Bühler (1933) pour ces trois-là. Les schémas de Jakobson se trouvent dans «Linguistique et poétique» (1960), repris dans les Essais de linguistique générale (1963[1970]).
Libellés : argumentation, déduction, Einstein, Hume, induction, Kremer-Marietti, Popper, universelle, vérification

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