Sous peine de
J'aborde ici une préoccupation dont je n'ai pas fait état jusqu'à présent. Peut-on parler de la judéité sans encourir le reproche de verser dans l'antisémitisme? Ainsi Britannica 2002 surprend en faisant entrer Diderot et Voltaire dans la longue tradition antisémite. Mais le professeur Léon Alhadeff rétablit l'équilibre: Bien que Diderot et Voltaire ne nourrissent pas de sympathie envers eux (les Juifs), cela n'empêche qu'ils s'insurgent contre les discriminations et les persécutions dont ils sont encore l'objet. Mais, plus que contre les Juifs, leurs sarcasmes se dirigent contre le christianisme. Voltaire va même plus loin en disant que les Chrétiens devraient pratiquer le Judaïsme, puisque Jésus était né juif, vécut comme juif, mourut juif et proclamait toujours sa pratique de la religion juive. Dans son Sermon du rabbin Akib, il condamne aussi la persécution des Juifs.
Il semble en effet qu'il n'existe pas de moyen terme, sur le mode de Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. Si vous n'êtes pas projuifs, vous courez le risque d'être antisémite (ou, mieux, antijuifs ou judéophobe). Pire: si vous critiquez la politique actuelle d'Israël, vous êtes rétrospectivement complice de la Shoah. Herzbrun Sonia Dayan, sociologue et professeur à l’université Paris-VII - Denis-Diderot note que « les défenseurs inconditionnels de la politique israélienne font de l’accusation d’antisémitisme leur argument de prédilection. Ils croient posséder une arme susceptible de tuer symboliquement ceux contre qui elle est utilisée. Cette arme n’a aucune efficacité à l’encontre des véritables antisémites et autres négationnistes. Elle vise seulement à culpabiliser et à délégitimer ceux qui se permettent de critiquer le gouvernement d’Israël. »
Dominique Vidal, du Monde diplomatique, pose la question: « Peut-on critiquer la politique palestinienne du gouvernement israélien et lui opposer les principes du droit international sans passer pour antisémite ? » Ailleurs, il parle du « chantage à l’antisémitisme ». Résultat, il se fait traiter d'antisioniste.
Esther Benbassa indique que « les nouveaux historiens israëliens, ceux qu'on appelle aussi les postsionistes, ont, pour leur part, montré comment la Shoah fut utilisée pour renforcer les sentiments nationalistes et la mise en avant dans le conflit israélo-arabe. Arafat n'a-t-il pas souvent été comparé à Hitler ? Cette division du monde entre bons et mauvais, victimes et bourreaux, juifs et antisémites brouille les pistes et masque les réalités. »
Alors pourquoi prendre la parole contre l'oubli et la dilution? Benoît Falaize me suggère la réponse: « Il s’agit d’une obligation morale, pédagogique et mémorielle : rendre compte de l’irrémédiable et de l’horreur des camps. »
Enfin, pour Michel Winock, « il n'est donc pas superflu d'évoquer la vigilance nécessaire: l'antisémitisme n'est pas seulement une monstruosité morale et une ineptie intellectuelle; instrument des politiques réactionnaires, il est, par-dessus les notions de droite et de gauche, en résumant tous les racismes, la négation de la société pluraliste, l'exaltation imbécile du moi national et finalement un des levains de la barbarie totalitaire. »
On ne banalisera pas la Shoah: ce n'est pas un génocide comme les autres, comme le laissait entendre la commémoration de l'Onu. Ce n'est pas une barbarie comme une autre, ni l'issue d'une perversion que l'on pourrait soigner. Ce n'est pas non plus un passeport pour une impossible revanche.
Note: je remercie Denis Touret de mettre à la disposition de l'internaute les textes qu'il a recueillis. Et pour mémoire, on ajoutera à la liste de la précédente livraison deux autres lieux de mémoire: Pithiviers et Beaune-la-Rolande.
Il semble en effet qu'il n'existe pas de moyen terme, sur le mode de Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. Si vous n'êtes pas projuifs, vous courez le risque d'être antisémite (ou, mieux, antijuifs ou judéophobe). Pire: si vous critiquez la politique actuelle d'Israël, vous êtes rétrospectivement complice de la Shoah. Herzbrun Sonia Dayan, sociologue et professeur à l’université Paris-VII - Denis-Diderot note que « les défenseurs inconditionnels de la politique israélienne font de l’accusation d’antisémitisme leur argument de prédilection. Ils croient posséder une arme susceptible de tuer symboliquement ceux contre qui elle est utilisée. Cette arme n’a aucune efficacité à l’encontre des véritables antisémites et autres négationnistes. Elle vise seulement à culpabiliser et à délégitimer ceux qui se permettent de critiquer le gouvernement d’Israël. »
Dominique Vidal, du Monde diplomatique, pose la question: « Peut-on critiquer la politique palestinienne du gouvernement israélien et lui opposer les principes du droit international sans passer pour antisémite ? » Ailleurs, il parle du « chantage à l’antisémitisme ». Résultat, il se fait traiter d'antisioniste.
Esther Benbassa indique que « les nouveaux historiens israëliens, ceux qu'on appelle aussi les postsionistes, ont, pour leur part, montré comment la Shoah fut utilisée pour renforcer les sentiments nationalistes et la mise en avant dans le conflit israélo-arabe. Arafat n'a-t-il pas souvent été comparé à Hitler ? Cette division du monde entre bons et mauvais, victimes et bourreaux, juifs et antisémites brouille les pistes et masque les réalités. »
Alors pourquoi prendre la parole contre l'oubli et la dilution? Benoît Falaize me suggère la réponse: « Il s’agit d’une obligation morale, pédagogique et mémorielle : rendre compte de l’irrémédiable et de l’horreur des camps. »
Enfin, pour Michel Winock, « il n'est donc pas superflu d'évoquer la vigilance nécessaire: l'antisémitisme n'est pas seulement une monstruosité morale et une ineptie intellectuelle; instrument des politiques réactionnaires, il est, par-dessus les notions de droite et de gauche, en résumant tous les racismes, la négation de la société pluraliste, l'exaltation imbécile du moi national et finalement un des levains de la barbarie totalitaire. »
On ne banalisera pas la Shoah: ce n'est pas un génocide comme les autres, comme le laissait entendre la commémoration de l'Onu. Ce n'est pas une barbarie comme une autre, ni l'issue d'une perversion que l'on pourrait soigner. Ce n'est pas non plus un passeport pour une impossible revanche.
Note: je remercie Denis Touret de mettre à la disposition de l'internaute les textes qu'il a recueillis. Et pour mémoire, on ajoutera à la liste de la précédente livraison deux autres lieux de mémoire: Pithiviers et Beaune-la-Rolande.

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