7.11.06

Croire ou savoir 19

[Mini-bulletin de santé: je sais maintenant pourquoi j'avais cessé toute activité à l'ordinateur en avril dernier - la jambe, évidemment, qui pointe sa thrombine. Hier j'ai donc pris des notes à la main, jambe surélevée, après une heure ou deux de nettoyage sur le site. Les liens relatifs à ce blog et au sujet actuel ont changé: je les ai condensés sur deux pages, première - deuxième, plutôt que sur les quatre d'origine. Mais il reste à faire la mise à jour des énoncés étudiés et des indications bibliographiques. Et le plan du format «semantik» du Traité le plus long - pas de variations textuelles notables, présentation un peu différente.]


L'espace de Poincaré

Il s'ajoute au sujet évoqué dans la dernière livraison, le totalitarisme idéologique de la science,*1 que j'ai ramené à une formulation moins dénonciatrice (à peine): quand le discours de/sur la science devient une idéologie totalitaire.

Je lisais les extraits qui figurent dans le recueil de Courtès quand je suis tombé sur un curieux texte*2 de Poincaré, le mathématicien, dont j'ai déjà parlé ici. Il y affirme que les sensations elles-mêmes n'ont aucun caractère spatial (bel exemple de d'énoncé à analyser). Naturellement, c'est au profit de la construction d'une notion par l'esprit. Je ne le savais pas idéaliste: la notion est construite avec des éléments qui préexistent en lui (dans l'esprit, c'est-à-dire).

Il se fait ophtalmologue d'un borgne dont l'oeil est fixe pour mettre des points «dans l'espace» dont les distances seraient alors impossibles à comparer. On se demande s'il s'agit de mauvaise foi ou d'autre chose. Il est persuadé que seul le mouvement de l'oeil permet d'apprécier l'égalité de distances; mais s'est-il posé la question de la différence de distances?

Je me demande en outre si après avoir recouvert un de ses yeux, il a mis dans l'autre les gouttes que l'on vous administre avant l'opération des cataractes. À ma connaissance, ayant vécu l'expérience, j'avais conservé la perception des distances. D'ailleurs, j'ai l'impression qu'il s'abusait peut-être sur le mouvement même «faible», dont il prive son borgne. J'ai fait l'expérience avec les étagères inégales qui sont à cinq mètres de moi quand je suis au clavier: si je ferme l'oeil gauche (mon meilleur), le droit n'a pas besoin de bouger, même imperceptiblement pour saisir les distances et les longueurs, tandis que la conjonction des deux yeux dans le regard semble nécessiter un ajustement, qu'il appelle, faible mouvement. Je m'avance beaucoup: empirisme subjectif, dira-t-on, impardonnable [opinion donnée sous toutes réserves]. Mais sur quoi se basait-il, lui? une intuition?

Et que se passe-t-il dans le cerveau «précâblé» d'un chien qui estime la distance entre deux poufs avant de décider de sauter de l'un sur l'autre? Il construit aussi une notion? J'ai donc chez moi quatre géomètres à pattes. Je poursuivrais bien en commentant 1) et 2), mais ce sera pour une autre fois:

1) Poincaré affirme que nos sensations diffèrent les unes des autres qualitativement
2) Poincaré assure que nos sensations ne peuvent donc avoir entre elles de commune mesure.


L'herbivore de Bergson

C'est l'herbe en général, écrit notre philosophe de l'intuition, qui attire l'herbivore. Il a certainement longuement brouté pour arriver à cette conclusion. Je n'ai pas de chèvre sous la main, mais les schnauzers font l'affaire puisqu'il pratiquent l'automédication par la phytothérapie. Cependant des deux propriétés que retient Bergson pour faire son herbe générale, seule l'odeur serait pertinente car le chien, me dit-on par ailleurs, ne perçoit pas les couleurs.

De son point de vue privilégié, ce serait par la même opération que l'acide chlorhydrique «tire du sel sa base» et que la plante tire sa nourriture de sols divers. À vue de nez, sa chimie et sa botanique ressemblent à la médecine d'Aristote (il paraît que le sang se perdait dans les tissus, sur le modèle de l'irrigation). Le GML dit «décompose des sels», «neutralise les bases». Aucune analogie, semble-t-il, avec la fonction des racines.

Le passage*3 finit sur la distinction de deux «ressemblances», la «sentie», qu'il dit abstraite et l' «intelligemment pensée», générale*4. On peut se demander en quoi consiste une généralisation sinon une abstraction. C'est la formation d'une classe au moyen d'un concept, réunissant des êtres ou objets singuliers qui ont en commun des traits, caractères ou propriétés. Cf. PR 2007*5. Le titre de l'extrait ne devrait pas être «la conceptualisation biologique», mais les désordres de la métaphore.

En réalité, dans les deux cas ci-dessus, il s'agit ici de digressions. Je me proposais plus immédiatement de revenir sur l'expression de Jean Toussaint Desanti, cet irritant «mathématiquement inerte» (pas lui, sa formulation), d'une part, et de l'autre, de m'arrêter un instant sur le commentaire négatif que Francis Courtès fait des idées de Meyerson, synthétisé dans le trait que voici:

«Que l'économie de pensée anéantisse la pensée, nous devrions le saisir abstraitement d'emblée.» Courtès, dans son introduction (un autre qui situe l'abstraction dans la perception).

Sa critique, en fait, prône un refus de l'intelligence (je ne dirai pas dans son essence même). Je toucherai aussi certainement un mot de «l'identité de Husserl», que suppose en tout cas sa phrase: «De personnes à d'autres personnes les créations peuvent se transmettre, le sens restant le même.» Un sémanticien ne pouvait pas laisser passer ça.


À suivre.

*1 Je ne parle pas au nom de la religion, pas plus qu'en celui d'un quelconque irrationalisme.
*2 Tiré de Des fondements de la géométrie.
*3 Tiré de Matière et mémoire.
*4 (...) La ressemblance d'où l'esprit part, quand il abstrait d'abord, n'est pas la ressemblance où l'esprit aboutit lorsque, consciemment, il généralise.
*5 Qui cite le dictionnaire de Lalande, dont j'ai déjà fait état. Pour mémoire: Lalande, André. 1926. Vocabulaire technique et critique de la philosophie. 2 vol. Paris: Quadrige/PUF [1992]. La généralisation n'est pas une erreur comme le voudrait l'usage courant du mot: c'est l'extrapolation qui est douteuse, qui transpose les observations d'un domaine
dans un autre pour en tirer, alors, des déductions (soit Bergson, prêtant une vue «colorée» aux herbivores) et l'emploi irréfléchi du quantificateur universel: tous les x sont des y. Cela ressemble, comme dirait Bergson, à une insulte. J'hésiterais, personnellement, à étendre aux herbivores ce qu'on m'a appris de la vue des chiens.

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