5.11.06

Croire ou savoir 18

[note blogo-blogique: mes renvois (liens) récents au site de la théorie sémantique opératoire m'ont permis de me rendre compte que bien des liens étaient non fonctionnels; mon souvenir des raisons qui m'ont fait interrompre le travail en avril de cette année ne sont pas claires (probablement la santé), et j'ai dû reconstruire à partir de notes peu explicites ce que j'y faisais à ce moment-là - en résumé, j'ai passé la journée d'hier à refaire les plâtres, avec comme résultat une jambe droite enflée (mauvaise circulation; j'ai déjà souffert d'une TVP il y a 25 ans); je retournerai sur le site à intervalles réguliers et naturellement l'effet se fera sentir ici. Un ralentissement. Mes excuses.]

Parmi les verbes qui pourraient être ajoutés aux listes sous le chapeau gnostique (doxastique et épistémique), j'avais inscrit quelque part prédire+que, mais d'après Caput & Caput*1, la complétive se construit au futur. Ce qui crée une ambiguïté, car il s'agit comme on l'a vu avec l'exemple de la falsifiabilité d'Omnis d'un énoncé en attente d'une validation et non présumé validable par ailleurs, comme les énoncés justiciables d'une science quelconque.

1) Je prédis qu'il fera une rencontre
2) On prédit au marchand que la livraison aura lieu demain

Le passé dans la principale (ici le complexe préfixal comportant le verbe opérateur) entraîne le conditionnel dans la complétive, comme le note le PR. Il y a peut-être lieu de creuser l'idée d'une classe intermédiaire. Mais il vaut mieux pour l'instant ne pas disperser nos forces.

Quand la science devient une idéologie totalitaire

Depuis le début de mes incursions dans des domaines que j'abandonnais à d'autres faute de m'y être spécialisé, je me suis aperçu que la «délégation de la pensée»*2 avait des inconvénients tragiques pour le citoyen lambda.

Au cours des années, en poursuivant mes investigations sur le sens linguistique, avec quelques sorties/emprunts du côté de la logique ou de la philosophie (et de la technique, pour laquelle j'ai un faible), mais uniquement à des fins pratiques, je ne me suis jamais créé d'états d'âmes à propos de gens comme Foucault ou Lacan, ni d'ailleurs à propos d'autres qui, comme eux, ont acquis une certaine notoriété dans «la bourse aux idées à la mode», sauf en ce qui concerne Ricoeur, Popper et Barthes bien entendu, comme on a pu s'en apercevoir, mais je les avais trouvés sur ma route.

Résultat: je constate donc aujourd'hui qu'au nom d'une incertaine rigueur de pensée et d'une objectivité de nature objectale, le XXe siècle, où j'ai passé le plus clair de mon existence, a d'abord saboté la substance pour ensuite déboulonner le sujet.

Je ne remets pas en question la nécessité de faire abstraction d'un certain nombre de facteurs quand on aborde un examen/une analyse/une expérimentation à prétention scientifique (généralisable & répétable). Les crochets qui amorcent cette livraison n'interviennent pas comme tels dans ma réflexion sur la nature doxastique ou épistémique des énoncés, et la règle d'inférence sémantique que j'ai développée à partir de 1980 n'est pas liée à une classe d'énoncés ni d'ailleurs à tel type de locuteur (ou sujet comprenant, comme il m'est arrivé de l'appeler), et elle résiste à la réfutation qu'en a entreprise François Rastier, qui la confond avec une application de Philon de Mégare (l'implication). Reproductible, elle l'est puisqu'elle est itérative (sans recours à la loi de Peano), pour la simple raison, comme le disait avec justesse Pierre Fontanier, qu'il faut continuer à lire, pour comprendre.

Si ça continue d'ailleurs, je vais pouvoir rivaliser avec la prose de F. Courtès. Non, je tiens à maintenir une certaine bonhomie, même si elle passe pour de l'affectation.

Je disais donc que la science semble avoir au cours du XXe s. évacué deux de ses fondements. Naturellement, le travail de sape date, comme à l'air de vouloir l'affirmer Omnis, de la fin du XIXe s. Mais l'ennemi public des épistémologues semble avait été Émile Meyerson qui, s'il a peu écrit, l'a fait jusqu'après la «révolution» quantique. Il est mort en 1933.

Si Koyré salue en lui un maître, il semble qu'au contraire Bachelard ait décidé de se servir de lui comme d'un faire-valoir ou d'un repoussoir (EU: Thésaurus-Index). Dès 1940, il forge sa matrice sémiophrastique (reprise par Courtès*3): un réalisme qui n'affronte pas le réel, mais le transforme (...).

Je suis loin d'être un idéaliste, mais je suis surpris de l'espèce de renvoi aux oubliettes dont Meyerson a fait l'objet. Omnis a beau répéter que la substance comme catégorie philosophique est ruinée, le quantum quantifie quelque chose et le quanton est une substance s'il n'est ni une forme, ni un accident, ni un attribut, ni une relation, n'en déplaise aux physiciens; serait-ce un «être», comme il y avait des êtres sémiotiques?

Vous changez d'échelle ou de système de coordonnées, pas de cerveau. Je reviendrai sur l'objet à propos du sujet, escamoté au profit de la structure (on se croirait dans un roman de science-friction).

J'avais dit arrogance, alors que c'est en fait la mise en place d'une sorte de pensée unique, déshumanisée, par les soins (selon Omnis) de Marx, Nietzsche, Freud, l'épistémologie et les sciences humaines (curieux nom pour une entreprise d'assujetissement, au sens de privation de sujet). Arrogance ou mauvaise foi, que de parler de préhistoire des sciences (Bachelard)?

Jean Largeault, dans sa contribution à EU*5, est plus conciliant. Il explique le recul «permanent»*6 du causalisme, par deux facteurs apparemment sans lien: les états de choses inanalysables couplés à l'impossibilité de remonter au premier de ces états et la crainte de souscrire à une croyance religieuse que serait associée au déterminisme.

Je reviendrai sur la thèse mathématiquement féroce de Duhem qui remonte pourtant à 1906. Et sur «la faute à Auguste Comte», qui, semble-t-il, a «interdit (je souligne) de formuler des hypothèses sur le mode de production des phénomènes, c'est-à-dire sur les substances et les causes»*7.

Si l'on croit que j'abandonne mon distinguo entre croire et savoir, je sais que ce n'est pas le cas. Mon intertitre nécessite peut-être une correction: quand le discours de/sur la science (l'épistémologie) devient une idéologie totalitaire.


À suivre.

*1 Caput, J & J.-P. Caput. 1969. Dictionnaire des verbes français. Paris: Larousse [Préface de R.-L. Wagner].
*2 Sur le mode de la délégation de pouvoir(s).
*3 «Le savoir n'est pas projection, mais projet d'un nouveau savoir.» Cela ressemble à un exercice correctif: ne dites pas x, mais dites y. Ne dites pas causalisme, mais dites déterminisme.
*4 À moins je sois de ceux qui s'ignorent, ce dont je doute, car j'ai longtemps entretenu une certaine condescendance pour les connaissances des siècles antérieurs, à l'exception peut-être du XVIIIe s.; ce qui n'a jamais changé c'est mon allergie à la métaphysique.
*5 Largeault, Jean. 1989. Description et explication. EU Corpus, vol. 7. Paris: Encyclopædia Universalis.
*6 En plus grand détail: «la considération d'états de choses microscopiques où interviennent une multitude d'agents que nous sommes incapables d'isoler et d'individualiser» et «la difficulté de connaître l'état initial d'une façon exacte» d'une part et de l'autre le règne de l'athéisme ou de l'existentialisme pour lesquels le déterminisme impliquerait la croyance en une divinité qui aurait prédéterminé «la série de tous les événements à l'infini dans le passé et dans l'avenir», p. 253.
*7 Largeault, Jean. 1989. Idéalisme. EU Corpus, vol. 11. Paris: EU.

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