Croire ou savoir 13
De fil en aiguille, je suis passé de mon incursion dans les mathématiques à une leçon de choses en logique, métalogique et logiques non classiques. De fil en anguille, devrais-je dire. J'ai décroché quand je me suis mis à lire l'axiome d'induction de Peano à l'envers et à essayer de le dessiner*.
Je comprends un peu mieux maintenant pourquoi un spécialiste de l'informatique (Pascal Enjalbert, que j'ai cité ici) s'intéressait à des verbes comme savoir, croire, pouvoir, devoir... Les logiques d'après 1960 semblent s'être developpées tous azimuts. Venons-en au fait: il existe une logique épistémique, due à Hintikka, comme je le signalais dans mon Traité de sémantique, mais aussi, semble-t-il, une logique doxastique (forme curieuse**), tout cela au milieu de logiques des attitudes propositionnelles, des supervaluations, intensionnelle, modale, non monotone. De cette dernière, il semble que j'aie pratiqué une forme sans m'en rendre compte quand je faisais de la programmation logique en Prolog, fleurtant en outre avec la logique du flou.
Parmi les bonnes nouvelles, j'ai surmonté mes appréhensions et j'ai lu l'article signé Ricoeur sur la croyance (dans EU). Je devrais dire relu, car il y a des tics qui s'ancrent dans la mémoire (des tiques?). À l'époque où je lisais la Métaphore vive, j'avais déjà remarqué que la rigueur n'était pas son principal souci. Il y a des auteurs, comme ça, donc le «style» fait écran au cours de l'interprétation à laquelle on est obligé de se livrer.
Il fait intervenir le «belief de la philosophie anglaise» sans jamais vraiment marquer en quoi il se distinguerait exactement de la croyance «française». Il cite A. Leroy*** dans son David Hume (1953): entre la conception et l'affirmation sur le réel, il y aurait la «manière d'accueillir ou de recevoir» une idée.
Je ne peux pas me prononcer sur Hume (je ne l'ai pas dans ma bibliothèque, seulement Locke sur la tolérance), mais je n'échafauderais pas de théorie sur l'interprétation que fait Ricoeur: il est vrai que mon Macmillan définit belief (le nom) comme «acceptance of the truth or reality of something» et dans le traitement synonymique avec faith ajoute «validity» et la question de la preuve ou du raisonnable/raisonné (reasoning) est facultative. L'opinion est une croyance ou une «conclusion». À acceptance, l'une des acceptions (3) est belief in; assent.
Le sens 6 du verbe accept se lit: to receive as true, satisfactory or sufficient; believe in: to accept the evidence (exemple). Doit-on voir un sens caché dans le fait qu'en français nous tenions pour vrai? N'oublions pas les idées reçues et un des sens d'admettre: reconnaître pour vrai (Petit Larousse), accepter à titre d'hypothèse, supposer (PR). Idem pour accepter: considérer comme vrai (PR).
Tout cela pour dire que la sémantique de Ricoeur (dite aussi herméneutique, non sans raison) tient plus de la littéraire sémiologie de Barthes que d'une analyse linguistique du sens.
Ricoeur n'oppose donc pas la croyance au savoir, mais cherche à distinguer les formes de la croyance. En vrac: opiner, c'est juger. C'est aussi l'objet. Je crois que = tenir pour vrai = cela est ainsi. Croire que =/= croire en (=avoir foi en). Croyance-assentiment. Croyance-foi =/= foi-croyance. Je lui cède la parole: « Le terme de croyance se révèle ainsi porteur d'un riche faisceau de valeurs d'emploi entre lesquelles circule une forte ressemblance de famille.»
Il s'engage très loin: «la croyance est un engagement du locuteur dans la prétention à la vérité de ses énoncés.» (Je croyais qu'il soutenait l'inverse.) Le seul élément vraiment intéressant tient dans le fait qu'il parle de «préfixes» en parlant de ce que j'appelle les verbes opérateurs: je pense que, je crois que.
Ce que les logiciens appellent des attitudes propositionnelles: a croit que P; symboliquement: KaP. Il semble que les symboles K et B viennent de Hintikka (1962). La formalisation n'est pas la seule chose qui me gêne chez les logiciens: ils arrivent parfois à de drôle de conclusions. Soit:
1) KaP <--> (BaP & P)
2) C'est-à-dire: «le savoir est une croyance vraie».
Il semble qu'un jour, agacé sans doute de se faire reprocher son formalisme, René Thom aurait dit: «ce qui rigoureux est insignifiant». Ce qui me donne un énoncé-témoin de plus. Raymond Boudon****, lui, me fait cadeau d'un énoncé gnomique... ambigu: le feu brûle. Si Boudon a clairement conscience de la polysémie du verbe brûler, on ne saura jamais si Thom avait conscience que l'interprétation la plus commune serait la plus commune: «sans importance» et non le sens («rare» dit le PR) de «qui n'a pas de signification, de sens». Étrange, d'ailleurs, que ce sens soit «reçu», puisqu'il fait allusion au binarisme saussurien. À moins que je néglige la toute-puissance de l'anglais: significant, insignificant.
Avant d'aller mieux digérer toutes ces lectures déroutantes, je voudrais signaler la dictinction que marque Jean-Paul Dubucs dans EU: Logiques non classiques (pp. 977-992, vol. 13), pour le discours usuel, dit-il, il n'y a pas de symétrie entre a croit que P et a sait que P, croire se référant à une attitude, tandis que savoir «présuppose la proposition P elle-même»
Chez Hintikka, KaP implique P, mais ne le/la suppose pas, note-t-il, avant de signaler les difficultés auxquelles se heurtent les écritures contenant le symbole K, et les énormités qu'on peut en déduire: «tout ce qui est su est vrai».
Je reprendrai mon examen dans la prochaine livraison. Au fait, doit-on déduire de 2) plus haut que «la croyance est un savoir faux»? «Rigoureusement» (en fait, avec le sourire, pas trop sûr de l'écriture du faux, du symbole, oui, mais de sa syntaxe, non, v transcrit ou, le symbole ayant pris le large, comme le a en indice, après K et B):
3) BaP <--> ((KaP & P) = F) v (KaP = F & P = F)
À suivre, avec moins de coq-à-l'âne, peut-être.
*Je sais pourtant que les axiomes doivent se passer de démonstration, surtout s'ils fondent, comme celui-ci, un outil mathématique, la récurrence.
**Cottez (Dictionnaire des structures du vocabulaire savant, 1980) ne permet pas d'analyser la formation: est-ce l'adjectif grec, comme c'est le cas avec stochastique? Probablement. Mon grec ancien faisant défaut, je suis obligé de m'en remettre à mon intuition de sémanticien.
***L'éditeur du Dictionnaire des synonymes de Condillac.
****La rationalité du sujet social, EU, Symposium, vol. 1, pp. 871-879.
Je comprends un peu mieux maintenant pourquoi un spécialiste de l'informatique (Pascal Enjalbert, que j'ai cité ici) s'intéressait à des verbes comme savoir, croire, pouvoir, devoir... Les logiques d'après 1960 semblent s'être developpées tous azimuts. Venons-en au fait: il existe une logique épistémique, due à Hintikka, comme je le signalais dans mon Traité de sémantique, mais aussi, semble-t-il, une logique doxastique (forme curieuse**), tout cela au milieu de logiques des attitudes propositionnelles, des supervaluations, intensionnelle, modale, non monotone. De cette dernière, il semble que j'aie pratiqué une forme sans m'en rendre compte quand je faisais de la programmation logique en Prolog, fleurtant en outre avec la logique du flou.
Parmi les bonnes nouvelles, j'ai surmonté mes appréhensions et j'ai lu l'article signé Ricoeur sur la croyance (dans EU). Je devrais dire relu, car il y a des tics qui s'ancrent dans la mémoire (des tiques?). À l'époque où je lisais la Métaphore vive, j'avais déjà remarqué que la rigueur n'était pas son principal souci. Il y a des auteurs, comme ça, donc le «style» fait écran au cours de l'interprétation à laquelle on est obligé de se livrer.
Il fait intervenir le «belief de la philosophie anglaise» sans jamais vraiment marquer en quoi il se distinguerait exactement de la croyance «française». Il cite A. Leroy*** dans son David Hume (1953): entre la conception et l'affirmation sur le réel, il y aurait la «manière d'accueillir ou de recevoir» une idée.
Je ne peux pas me prononcer sur Hume (je ne l'ai pas dans ma bibliothèque, seulement Locke sur la tolérance), mais je n'échafauderais pas de théorie sur l'interprétation que fait Ricoeur: il est vrai que mon Macmillan définit belief (le nom) comme «acceptance of the truth or reality of something» et dans le traitement synonymique avec faith ajoute «validity» et la question de la preuve ou du raisonnable/raisonné (reasoning) est facultative. L'opinion est une croyance ou une «conclusion». À acceptance, l'une des acceptions (3) est belief in; assent.
Le sens 6 du verbe accept se lit: to receive as true, satisfactory or sufficient; believe in: to accept the evidence (exemple). Doit-on voir un sens caché dans le fait qu'en français nous tenions pour vrai? N'oublions pas les idées reçues et un des sens d'admettre: reconnaître pour vrai (Petit Larousse), accepter à titre d'hypothèse, supposer (PR). Idem pour accepter: considérer comme vrai (PR).
Tout cela pour dire que la sémantique de Ricoeur (dite aussi herméneutique, non sans raison) tient plus de la littéraire sémiologie de Barthes que d'une analyse linguistique du sens.
Ricoeur n'oppose donc pas la croyance au savoir, mais cherche à distinguer les formes de la croyance. En vrac: opiner, c'est juger. C'est aussi l'objet. Je crois que = tenir pour vrai = cela est ainsi. Croire que =/= croire en (=avoir foi en). Croyance-assentiment. Croyance-foi =/= foi-croyance. Je lui cède la parole: « Le terme de croyance se révèle ainsi porteur d'un riche faisceau de valeurs d'emploi entre lesquelles circule une forte ressemblance de famille.»
Il s'engage très loin: «la croyance est un engagement du locuteur dans la prétention à la vérité de ses énoncés.» (Je croyais qu'il soutenait l'inverse.) Le seul élément vraiment intéressant tient dans le fait qu'il parle de «préfixes» en parlant de ce que j'appelle les verbes opérateurs: je pense que, je crois que.
Ce que les logiciens appellent des attitudes propositionnelles: a croit que P; symboliquement: KaP. Il semble que les symboles K et B viennent de Hintikka (1962). La formalisation n'est pas la seule chose qui me gêne chez les logiciens: ils arrivent parfois à de drôle de conclusions. Soit:
1) KaP <--> (BaP & P)
2) C'est-à-dire: «le savoir est une croyance vraie».
Il semble qu'un jour, agacé sans doute de se faire reprocher son formalisme, René Thom aurait dit: «ce qui rigoureux est insignifiant». Ce qui me donne un énoncé-témoin de plus. Raymond Boudon****, lui, me fait cadeau d'un énoncé gnomique... ambigu: le feu brûle. Si Boudon a clairement conscience de la polysémie du verbe brûler, on ne saura jamais si Thom avait conscience que l'interprétation la plus commune serait la plus commune: «sans importance» et non le sens («rare» dit le PR) de «qui n'a pas de signification, de sens». Étrange, d'ailleurs, que ce sens soit «reçu», puisqu'il fait allusion au binarisme saussurien. À moins que je néglige la toute-puissance de l'anglais: significant, insignificant.
Avant d'aller mieux digérer toutes ces lectures déroutantes, je voudrais signaler la dictinction que marque Jean-Paul Dubucs dans EU: Logiques non classiques (pp. 977-992, vol. 13), pour le discours usuel, dit-il, il n'y a pas de symétrie entre a croit que P et a sait que P, croire se référant à une attitude, tandis que savoir «présuppose la proposition P elle-même»
Chez Hintikka, KaP implique P, mais ne le/la suppose pas, note-t-il, avant de signaler les difficultés auxquelles se heurtent les écritures contenant le symbole K, et les énormités qu'on peut en déduire: «tout ce qui est su est vrai».
Je reprendrai mon examen dans la prochaine livraison. Au fait, doit-on déduire de 2) plus haut que «la croyance est un savoir faux»? «Rigoureusement» (en fait, avec le sourire, pas trop sûr de l'écriture du faux, du symbole, oui, mais de sa syntaxe, non, v transcrit ou, le symbole ayant pris le large, comme le a en indice, après K et B):
3) BaP <--> ((KaP & P) = F) v (KaP = F & P = F)
À suivre, avec moins de coq-à-l'âne, peut-être.
*Je sais pourtant que les axiomes doivent se passer de démonstration, surtout s'ils fondent, comme celui-ci, un outil mathématique, la récurrence.
**Cottez (Dictionnaire des structures du vocabulaire savant, 1980) ne permet pas d'analyser la formation: est-ce l'adjectif grec, comme c'est le cas avec stochastique? Probablement. Mon grec ancien faisant défaut, je suis obligé de m'en remettre à mon intuition de sémanticien.
***L'éditeur du Dictionnaire des synonymes de Condillac.
****La rationalité du sujet social, EU, Symposium, vol. 1, pp. 871-879.
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