Croire ou savoir 12
L'ambiguïté, pour ne pas dire la confusion, qui entoure l'hypothèse de la falsifiabilité (méthode qui consisterait à prouver la fausseté d'une proposition et, par suite, d'une théorie) est multipliée par les sources qui en rendent compte. À la suite d'un article qui a mis à l'épreuve ma perspicacité, le GDEL* finit par donner deux énoncés qui pourraient illustrer mon propos, plutôt que la thèse de Popper**.
1) Le lexicographe explique que [demain il pleuvra ou il ne pleuvra pas n'est pas falsifiable]
2) Le GDEL indique que [demain il pleuvra est falsifiable]
La définition du dictionnaire en question est «se dit d'une proposition ou d'une théorie qui peut fournir la matière d'un test empirique négatif». En l'occurrence, celui de 2) est est soumis à deux conditions au moins, a) demain est un jour précis et b) il ne pleut pas précisément ce jour-là. Sinon on a quelque chose du genre «demain on rase gratis», infalsifiable et irréfutable, quelque démarcation que fasse Popper.
Car c'est là que le bât blesse. J'aurais aimé passer outre, mais il a décrété que le fait de fausser une proposition permettait de la considérer comme scientifique ou non, ce qui ressemble diablement à la distinction que je cherche à faire entre croire et savoir.
Le problème qu'on a dans le cas de Popper, c'est qu'il est hors champ. Le critère de démarcation*** qu'il propose n'est pas scientifique, il est épistémologique, c'est-à-dire philosophique, soit encore, infalsifiable selon ses propres termes, ou réfutable.
Naturellement, je ne rends pas Popper responsable de l'exemple du GDEL, mais la fausseté de l'énoncé de 2) n'est pas le résultat d'un test ou de procédure de laboratoire. Il suffit qu'il ne pleuve pas, ce qui ne dépend pas d'un expérimentateur.
De toute manière, dans les deux cas (expérience ou météo), il s'agit de la référence de l'énoncé et non de sa vérité ou de sa validité, qui est d'ailleurs mesurable en termes de probabilités, mais c'est hors de mon propos.
Je n'aurais jamais retenu comme exemple une construction comme la suivante:
3) [La météorologiste annonce que [demain il ne pleuvra pas]]
Quitte à galvauder le terme, 3) est indécidable. Je rappelle, à tout hasard, que le sens d'un énoncé n'a rien à voir avec sa vérité. Avant de passer à un autre exemple, il faut remarquer que 1) ne doit pas sans absence de fausseté à un test quelconque, mais à sa construction avec ou (conjonction de coordination).
La loi de Coulomb et Bergson
4) [Coulomb a énoncé que [deux masses magnétiques s'attirent ou se repoussent en raison inverse du carré de leur distance]]
L'auteur de la section du GML* commente: «cette loi fut établie par des expériences que nous jugeons aujourd'hui trop peu précises pour constituer une démonstration. Nous considérerons donc la loi de Coulomb comme un principe dont la valeur sera établie par les vérifications, souvent très précises, de quelques-unes de ses conséquences.» p.379, t. 2. Il en tire néanmoins une formule f = k mm²/r² qui permet de définir les unités magnétiques. Ce qui nous ramène à la citation que le PR fait de Bergson, soit:
5) Bergson considère que l'univers est régi par des lois mathématiques
Il semble, d'après mon Dictionnaire de Mathématiques (Bouvier, George, Le Lionnais), qu'il y ait peu de lois dites mathématiques. Bergson veut sans doute dire que les lois de l'univers sont mathématisables. Mais de quel univers parle-t-il? En astrophysique ou en cosmologie, univers prend la majuscule. Parle-t-il du monde qui nous entoure? L'exemple de la loi de Coulomb, qui reçoit une formulation calculable, jette un éclairage utile.
Si la loi de Coulomb (ou le principe) est mathématisable, il reste que la formule porte sur autre chose que la mathématique. Voir à ce sujet l'article Fondements des mathémathiques dans EU*, de J. T. Desanti, notamment, in fine, sur «l'infinie applicabilité de la mathématique sur elle-même».
Bergson semble tomber dans le même piège que Voltaire avec son hypothétique horloger: doit-on chercher derrière ces lois le mathématicien? Sans vouloir redélimiter les champs de compétences, les lois de l'Univers ou de l'univers sont physiques ou chimiques, et ainsi de suite. Je n'enlève rien aux mathématiciens qui ont fort affaire par ailleurs, l'infini excluant le tiers exclu.
L'énoncé de Bergson pèche entre autres par le choix du verbe, qui semble avoir été commandé par le mot loi (au sens du Droit), même si régir et régime sont des termes grammaticaux. On rappellera que les lois physiques sont issues d'observations et n'ont pas le pouvoir que leur prête le philosophe de l'intuition.
À suivre.
*GDEL: Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (10 vol.) 1982-85; GML: Grand Mémento Larousse (2 vol.) 1936; PR: Petit Robert 2007; EU: Encyclopædia Universalis (30 vol.) 1989-90.
**Pour ceux qui s'inquiéteraient de ma fixation (passagère, rassurez-vous, mais récurrente) sur Popper, la faute en revient à une linguiste générativiste qui m'avait apostrophé en me disant que la sémantique était infalsifiable. Comme sa phrase ne voulait rien dire, je l'ai naturellement interprétée comme une manifestation de mépris. Quelle sémantique? Qu'est-ce qu'une générativiste il y a trente ans savait de la sémantique? Ce qu'elle avait lu de Chomsky? De Katz & Fodor? De Jackendoff?
***Qui tient de l'indécidabilité. Une autre objection que l'on peut faire à Popper, c'est le fait qu'il ne tient pas compte des énoncés gnomiques, qui se passent de «tests».
1) Le lexicographe explique que [demain il pleuvra ou il ne pleuvra pas n'est pas falsifiable]
2) Le GDEL indique que [demain il pleuvra est falsifiable]
La définition du dictionnaire en question est «se dit d'une proposition ou d'une théorie qui peut fournir la matière d'un test empirique négatif». En l'occurrence, celui de 2) est est soumis à deux conditions au moins, a) demain est un jour précis et b) il ne pleut pas précisément ce jour-là. Sinon on a quelque chose du genre «demain on rase gratis», infalsifiable et irréfutable, quelque démarcation que fasse Popper.
Car c'est là que le bât blesse. J'aurais aimé passer outre, mais il a décrété que le fait de fausser une proposition permettait de la considérer comme scientifique ou non, ce qui ressemble diablement à la distinction que je cherche à faire entre croire et savoir.
Le problème qu'on a dans le cas de Popper, c'est qu'il est hors champ. Le critère de démarcation*** qu'il propose n'est pas scientifique, il est épistémologique, c'est-à-dire philosophique, soit encore, infalsifiable selon ses propres termes, ou réfutable.
Naturellement, je ne rends pas Popper responsable de l'exemple du GDEL, mais la fausseté de l'énoncé de 2) n'est pas le résultat d'un test ou de procédure de laboratoire. Il suffit qu'il ne pleuve pas, ce qui ne dépend pas d'un expérimentateur.
De toute manière, dans les deux cas (expérience ou météo), il s'agit de la référence de l'énoncé et non de sa vérité ou de sa validité, qui est d'ailleurs mesurable en termes de probabilités, mais c'est hors de mon propos.
Je n'aurais jamais retenu comme exemple une construction comme la suivante:
3) [La météorologiste annonce que [demain il ne pleuvra pas]]
Quitte à galvauder le terme, 3) est indécidable. Je rappelle, à tout hasard, que le sens d'un énoncé n'a rien à voir avec sa vérité. Avant de passer à un autre exemple, il faut remarquer que 1) ne doit pas sans absence de fausseté à un test quelconque, mais à sa construction avec ou (conjonction de coordination).
La loi de Coulomb et Bergson
4) [Coulomb a énoncé que [deux masses magnétiques s'attirent ou se repoussent en raison inverse du carré de leur distance]]
L'auteur de la section du GML* commente: «cette loi fut établie par des expériences que nous jugeons aujourd'hui trop peu précises pour constituer une démonstration. Nous considérerons donc la loi de Coulomb comme un principe dont la valeur sera établie par les vérifications, souvent très précises, de quelques-unes de ses conséquences.» p.379, t. 2. Il en tire néanmoins une formule f = k mm²/r² qui permet de définir les unités magnétiques. Ce qui nous ramène à la citation que le PR fait de Bergson, soit:
5) Bergson considère que l'univers est régi par des lois mathématiques
Il semble, d'après mon Dictionnaire de Mathématiques (Bouvier, George, Le Lionnais), qu'il y ait peu de lois dites mathématiques. Bergson veut sans doute dire que les lois de l'univers sont mathématisables. Mais de quel univers parle-t-il? En astrophysique ou en cosmologie, univers prend la majuscule. Parle-t-il du monde qui nous entoure? L'exemple de la loi de Coulomb, qui reçoit une formulation calculable, jette un éclairage utile.
Si la loi de Coulomb (ou le principe) est mathématisable, il reste que la formule porte sur autre chose que la mathématique. Voir à ce sujet l'article Fondements des mathémathiques dans EU*, de J. T. Desanti, notamment, in fine, sur «l'infinie applicabilité de la mathématique sur elle-même».
Bergson semble tomber dans le même piège que Voltaire avec son hypothétique horloger: doit-on chercher derrière ces lois le mathématicien? Sans vouloir redélimiter les champs de compétences, les lois de l'Univers ou de l'univers sont physiques ou chimiques, et ainsi de suite. Je n'enlève rien aux mathématiciens qui ont fort affaire par ailleurs, l'infini excluant le tiers exclu.
L'énoncé de Bergson pèche entre autres par le choix du verbe, qui semble avoir été commandé par le mot loi (au sens du Droit), même si régir et régime sont des termes grammaticaux. On rappellera que les lois physiques sont issues d'observations et n'ont pas le pouvoir que leur prête le philosophe de l'intuition.
À suivre.
*GDEL: Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (10 vol.) 1982-85; GML: Grand Mémento Larousse (2 vol.) 1936; PR: Petit Robert 2007; EU: Encyclopædia Universalis (30 vol.) 1989-90.
**Pour ceux qui s'inquiéteraient de ma fixation (passagère, rassurez-vous, mais récurrente) sur Popper, la faute en revient à une linguiste générativiste qui m'avait apostrophé en me disant que la sémantique était infalsifiable. Comme sa phrase ne voulait rien dire, je l'ai naturellement interprétée comme une manifestation de mépris. Quelle sémantique? Qu'est-ce qu'une générativiste il y a trente ans savait de la sémantique? Ce qu'elle avait lu de Chomsky? De Katz & Fodor? De Jackendoff?
***Qui tient de l'indécidabilité. Une autre objection que l'on peut faire à Popper, c'est le fait qu'il ne tient pas compte des énoncés gnomiques, qui se passent de «tests».
Libellés : falsifiable, Popper, savoir, scientifique, sémantique

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