20.10.06

Le sens de l'insulte (2)

il-a-osé-29e

[Parenthèse sur mon goût pour les manuels anciens, en particulier scolaires. J'ai mon vieux Verest, S.I., un manuel de littérature qui couvre le champ proprement dit et tous les domaines connexes, publié en 1939, quatre ans avant mon apparition; mon indispensable Thonnard, A.A., un Précis de philosophie de 1950; Lalande, le Vocabulaire technique et critique de la philosophie, qui malgré ses mises à jour et augmentations, date héroïquement de 1926; Je ne sais pas si j'aurai l'occasion de me servir de mon Larive et Fleury, la troisième année de grammaire de 1895, dont la section sur les tropes est un modèle, ou de mon Chapsal, Syntaxe française, 1855. - Il ne faut donc pas s'étonner du caractère suranné des préoccupations ou des méthodes. On ne ratera pas l'occasion de citer soit le Mémento Larousse de 1936 le Larousse du XXe siècle de 1932, avec mise à jour de 1954.]

Un détail: quand je parle d'opérateur d'énonciation, je n'adhère pas à l'école de Culioli, je distingue simplement un élément des conditions de production d'un énoncé.

J'ai interrompu la livraison précédente en suggérant que le sens de l'insulte pourrait ne pas exister. On peut examiner quelques insultes (ou injures) du point de vue du jugement, c'est-à-dire de quel type il pourrait s'agir.

j'aime la chasse
je préfère la bière au vin

sont, au dire de Durkheim (in Lalande), des jugements de réalité. On dispose d'une panoplie de jugements que l'on distingue avec plus ou moins de bonheur. Le jugement de valeur, par exemple, est un «acte de pensée qui peut être dit vrai ou faux». Il semble s'opposer au jugement d'existence. Je n'ai pas encore démêlé celui d'existence de celui de réalité, ni même établi s'il y a lieu de le faire.

Kant distinguait (cf. Lalande) le jugement analytique du synthétique, distinction devenue classique. La chose est assez claire, même si l'explication est sèche ou imagée. «Ou bien le prédicat B appartient au sujet A comme quelque chose qui est déjà contenu d'une manière cachée dans ce concept (jugement analytique); ou bien B est tout à fait en dehors du concept A, bien qu'il se trouve cependant en liaison avec lui (jugement synthétique)».

D'emblée, on peut suggérer que (A = sujet; B = prédicat)

1) [Rodolphe]A [est un âne bâté]B

n'est pas «analytique». Il n'y a pas implication (A => B).

On peut douter aussi qu'il s'agisse de jugements de réalité durkheimiens.

Rappel: P[[A][B]] où la proposition est constituée d'un sujet et d'un prédicat.

La liste des jugements semble (dans Lalande) reprendre celle des relations logico-sémantiques (inclusion, implication...).

Je m'éloigne un peu trop vite de l'insulte et de son sens «potentiel». Âne bâté n'est pas un terme d'injure d'après le Petit Robert (PR par la suite), et signifie «lourdaud, ignorant». À la longue ces ambiguïtés que fabrique le dictionnaire avec sa virgule incertaine finissent pas venir à bout des meilleures volontés.

Empaffé (terme d'injure PR), mais possédant des équivalents: imbécile, maladroit, salaud. «Espèce d'empaffé», avec renvoi à enculé.

On voit donc que le traitement lexicographique n'est pas homogène: tantôt un sens ou à tout le moins des synonymes, tantôt terme d'injure et synonymes ou équivalents.

1') Rodolphe est un lourdaud
1") Rodolphe est un ignorant
2) Ludovic est un empaffé
2') Ludovic est un imbécile
2") Ludovic est un maladroit
2"') Ludovic est un salaud
3) Ludovic est un enculé

Il n'est pas sûr que l'insertion systématique de l'opérateur de mépris (espèce de) modifie vraiment la «densité» injurieuse de l'assertion.

4) Rodolphe est une espèce [un putain] d'ignorant
4') Ludovic est une espèce de maladroit [=> un maladroit de la pire espèce]
4") Ludovic est une espèce d'enculé

Il est clair qu'on ne peut ajouter foi aux paradigmes de substitution synonymique que propose le PR. C'est évident en ce qui concerne maladroit, malgré les séries analogiques que le dictionnaire fait figurer à l'article qu'il lui consacre. On peut d'ailleurs s'en convaincre soi-même:

5) un enculé est un maladroit
6) un maladroit est une gourde
7) une gourde est une «personne niaise, maladroite» (PR)

5) pourrait marquer une inclusion, sur le modèle de «le schnauzer est un ratier», mais malgré la plus grande généralité de maladroit par rapport à enculé, l'exemple est douteux.

6) frappe par le déséquilibre, que met en évidence 7): L'espèce maladroit appartient au genre gourde, alors que c'est l'inverse.

Malgré le caractère non systématique du traitement dans le dictionnaire, on peut donc supposer que le lexique de l'injure (ou de l'insulte) se compose 1) de termes qui peuvent avoir un sens et 2) de termes qui, malgré leur étymologie, sont dénués de valeur sémantique.

Le meilleur exemple du premier groupe est ici le mot maladroit ou ignorant. Le deuxième groupe est identifié ici par empaffé ou enculé.

Mais il ne faut pas en conclure que les assertions qui les mettent en oeuvre, même dans le cas du premier groupe, seront interprétables en termes de sens.

À suivre. S'agit-il de jugements d'expérience?