15.10.06

Amalgame ou distinguo (1)

Je commencerai par une note personnelle, puisqu'on m'a pris à partie et décrit, classé, étiqueté, estampillé, catalogué, archivé, mis en cage. On ne m'a pas jeté aux chiens, mais c'est faute de Rottweilers ou de Pitbulls dans le coin. Mais je suis d'une race reconnue pugnace.

Il paraît que «mes aboiements ont déjà été entendus et écrits de nombreuses fois».

Je suis flatté, vraiment, mais un tantinet chagriné: mon lecteur ne sait pas écrire [examinez l'ordre de ses propositions], donc il ne sait pas penser, donc s'il m'a lu, il n'a rien compris. Triste. Il pense à «arguments», mais je ne les aboie pas, mes arguments.

C'était à la suite de Ma foi! Diable!, où je faisais le point sur l'impossible prédicat être-dieu, que s'est déchaîné M. Amaury Watremez (je mets un lien, parce qu'il aime ça). Vous le trouveriez aussi bien en copiant-collant dans Google.

Ce deuxième bref commentaire cachait le redoutable premier. Il paraît donc que je serais:

1) un raciste [un misanthrope, d'accord, un ermite, un asocial... mais pour être raciste, en plus de haïr (hyperépuisant), et systématiquement (pas la force), il faut croire encore à une hiérarchie des races, or là je ne marche pas: je n'aime pas les hiérarchies]
2) un Européen très bloqué [sans doute parce que je vis en Amérique du Nord]
2) un néo-colonialiste paternaliste [merde je suis né trop tard ou pas assez tôt, c'est selon]
3) un autoflagellateur bien confortable [que sait-il diable de mon confort! c'est lui, le chrétien, pas moi]
4) un penseur totalitaire [quand je pense, moi, c'est la totale!]
5) un réducteur d'adversaire [je ne savais pas que j'avais des adversaires, et je ne suis pas psychiatre, et c'est moi qui me sens raccourci, moi le ratier, du coup]
6) un procureur stalinien [je voyage dans le temps]
7) (à défaut) un procureur hitlérien [je ne suis pas sûr qu'ils aient tellement eu recours aux tribunaux, sauf pour Staline, qui adorait la chose, mais on va lui laisser le bénéfice du doute puisqu'il lit Hannah Arendt - grand bien lui fasse, il russira peut-être à se mettre du plomb dans la tête, plutôt que dans mon arrière-train; pour la petite histoire je suis né deux ans avant sa mort, à Adolf, et quand Eva lui a appris quel avorton il avait mis au monde, il s'est flingué]

Il paraît en outre que
j'empêche l'exégèse de la religion de la soumission*. Comme si elle m'avait attendu. Le pauvre ne se rend pas compte qu'elle remonte au siècle même où est mort l'avertisseur. Il y a treize cents ans. Et Abdelwahab Meddeb le dit lui-même, elle tourne en rond. Watremez affirme qu'elle a commencé bien timidement au Caire ou à Beyrouth (sans doute lors de son passage à lui). Qu'est-ce qu'il lit (non, ça on le sait, H. Arendt) alors: qu'est-ce qu'il a lu... ou pas lu?

Devinez comment je m'y prends pour bloquer la démarche exégétique: «en victimisant les représentants les plus intégristes de cette foi»... What? Il veut dire intègre, certainement. Alors que ce sont les intégristes qui font des victimes. Moi je n'ai encore tué personne, et pourtant je roule vite. Et il est prof de lettres. Au secours!

D'ailleurs, pour lui, un ensemble d'arguments constitue un argumentaire. Ouf! Je bosse chez Axa ou chez Danone maintenant. Je suis peut-être alambiqué, comme il dit, mais moi je regarde dans le dico quand j'ai des doutes, et plus souvent qu'à l'ordinaire.

D'ailleurs, je suis sûr qu'il est jaloux (lol, comme on dit dans les chatrooms): si le raisonnement le plus simple lui paraît alambiqué, c'est qu'il se sert peu de cette capacité. Appelons mon cerveau un alambic, c'est pas mal. De quoi s'enivrer.

Et pourtant, la maladie de Basedow n'arrange pas les choses. C'est à la relecture que j'ai le plus de mal et, de ce fait, à la rédaction également.

Comme il est devenu, du fait de sa lecture de Hannah Arendt, un spécialiste instantané du totalitarisme, il me reproche [textuel]:

ma «méthode de prendre des bouts de texte sans mettre un lien vers le texte complet est typique des penseurs totalitaires».

Trouvez l'erreur!

Primo, hormis certains hommes politiques et dictateurs, il n'y a pas à ma connaissance de «penseurs totalitaires» qui soient nos contemporains directs (faisons abstraction de Castro, que je n'ai jamais lu d'ailleurs), et s'ils l'étaient, on les verrait venir, même sur le net. Donc, je ne vois pas le rapport avec l'absence de liens (il veut dire hypertextuels, le renvoyant au texte d'origine de la citation que je fais) dans mes textes. Ce jeune homme rêve et fait des cauchemars. (La faute à Hannah Arendt?)

Secondo, s'il écrivait en français, il dirait: «cette méthode qui consiste à prendre des bouts de texte...»

Je voudrais quand même risquer une dernière protestation: je ne «prends» pas «des bouts de texte», je fais des citations, comme je l'ai fait tout au long de ma vie adulte, et je vous garantis que si je ne suis pas tendre à la glose, je suis toujours honnête. Scrupuleusement honnête. Jamais je n'ai prêté à quiconque des propos qu'il n'a pas écrits.

Je ne crois peut-être pas en dieu, mais j'ai des valeurs autrement rigoureuses et vérifiables. Et si je suis sensible sur ce point c'est parce qu'il m'est arrivé de faire des erreurs de datation bibliographique (plusieurs) et de transcription (une seule en fait: Bréal avait écrit «raison raisonnante» et je l'ai inconsciemment corrigé en «raison rayonnante» en prenant note. C'était avant les ordinateurs personnels et internet, au moment où je préparais ma première thèse de doctorat à l'ÉHÉSS (1976).

Dernière remarque sur cette question: nombreux sont ceux qui croient aux vertus du contexte (souvent au sens malheureux de situation), comme semble le faire ce jeune homme, mais si certaines informations sont utiles, comme les conditions de production du message, le contexte immédiat (avant-après) est le seul à avoir une incidence sur le sens d'un énoncé. Le texte complet est une suite de bouts de phrase, n'en déplaise à ce prof de lettres, et on les appelle proposition ou syntagme, c'est selon. Néanmoins, la compréhension de l'énoncé dépend de facteurs qui n'ont souvent rien à voir avec le texte (comme le fait d'admettre que les autres puissent avoir quelque chose à dire).

Mise au point finale sinon définitive. Dans mes études je me suis interessé très tôt à la cognition plutôt qu'à la matière de la connaissance. C'est pourquoi ce sont les «mécanismes» (phénomènes) de l'intellect qui me retiennent. Les conditions de la croyance sont plus importantes que sa teneur. Il faut dire, qu'après un revirement théorique, je me suis initié à la logique, pas pour en faire (un vrai sémanticien ne peut pas s'en tenir uniquement à la forme), mais pour mieux comprendre les questions de syntaxe des propositions et la mécanique du raisonnement.

Je crois que la Terre est plate et
je crois que Bush est Satan
ont les mêmes conditions de validité (je ne parle pas de vérité), c'est-à-dire nulles. (Ouais, je ressors l'alambic.) Être-Satan est un prédicat impossible, à l'égal de son contraire, dans les croyances religieuses, et être-plate est inexact (incompatible), d'un point de vue scientifique, dans cet énoncé. Repos.

Schnauzer. À suivre (Amalgame ou distinguo [2])

*Pour mémoire, afin de n'offenser personne, dans la terminologie neutre que je me propose d'employer, je parle 1) de la divinité, 2) de la récitation, 3) de l'avertisseur (le mot est de Rodinson) (super ou de l'interprète de la divinité, 4) de la soumission, 5) de la communauté de ceux qui remettent leur âme à la divinité, 6) des croyants, suivant en cela les traductions habituelles.