Croire ou savoir 33 (fin)
Pourquoi certains contemporains attachent-il tant d'importance à ce qu'a cru et écrit Hume (1711-1776) alors qu'eux-mêmes cherchent à démontrer que le facteur temporel (qui est extérieur à la formalisation, puisqu'elle-même y est soumise) empêche la vérification ou crée de nouveaux paramètres? Ce qui était vrai avant 1800 ne l'est plus après, et ainsi de suite tous les (disons) cinquante ans, pour s'accélérer au XXe siècle, et passer dans certains domaines, dits «pointus» à des périodes de plus en plus courtes.
Ce qui était vrai pour Meyerson et Spaier ne l'est plus, dit-on, pour Bachelard ou Foucault. Naturellement tous les savoirs ou tous les systèmes de croyances ne sont pas également touchés, ni en égale profondeur, mais c'est justement ceux qui s'écartent de la masse des savoirs «triviaux» qui semblent connaître les «rectifications» les plus fréquentes. Il est cependant difficile de bien départager les véritables «révolutions de la pensée» des effets de mode médiatique ou des entreprises d'autopromotion.
L'argument d'autorité est d'origine catholique, on ne s'attend donc pas à le trouver chez les Anglo-Saxons, par une extension naturelle de propriétés (mais clairement erronée).
De mon point de vue, que je n'imposerai jamais en disant des trucs du genre «il est logiquement impossible» ou «philosophiquement intenable»: ni l'époque ni l'auteur ne sont de véritables déterminants du savoir représenté par une proposition complétive.
Ce sont des repères ou des coordonnées. Au même titre que le domaine d'activité principal du personnage (sa «profession») et sa bio-datation (cf. Hume [1711-1776]).
C'est ce que fait Armand Cuvillier dans son Vocabulaire philosophique (1956) en annexe. Le choix est parfois intéressant ou curieux. Nietzsche (1844-1900) est un «écrivain allemand», tandis que W. Wundt (1832-1920) est philosophe, alors qu'Omnis va placer ce dernier en psychologie.
Ce sont, comme je le disais, des poteaux indicateurs et non des facteurs de validité. Mais il est bon de savoir d'où quelqu'un parle car on pourrait fabriquer une règle intuitive du genre: l'incrédibilité d'un individu est inversement proportionnelle au degré de spécialisation qu'il a par rapport au sujet de son énoncé.
Toutefois, ce genre de règle n'est valable qu'approchée, comme la loi de Mariotte, et à température constante (lire: honnêteté constante ou égale). Il en va de même pour la fiabilité de la source d'une citation ou d'une information (présomption d'appartenance à un savoir).
Prenons l'exemple qui m'a fait refermer le volume quand je l'ai parcouru la première fois. Roger Caratini, auteur de l'Encyclopédie Bordas*1, expliquait que la phrase «la Norvège est un pays méditerranéen» était correcte quant à sa syntaxe et à son contenu (!), mais pas géographiquement, «ce qui n'intéresse pas le linguiste», ajoutait-il.
En quoi il a tort. Mais comme sur la même page se trouve un portrait de Chomsky, anything goes, dirait un relativiste. En fait, même là, Caratini a probablement tort, car s'il ne fait pas intervenir le sens (ou la référence, au goût de chacun: aujourd'hui je suis accommodant), un générativiste doit quand même faire intervenir les relations ou restrictions sélectionnelles (que les dictionnaires traduisent ou traduisaient souvent par «se dit de»), or celles de «méditérranéen» se confondent avec son sens. À sa décharge, on reconnaîtra qu'il mêlait également les logiciens à l'affaire. Manque de sagacité, mais à l'époque où il travaillait (1978), l'horizon épistémique tendait à se confondre avec l'horizon idéologique, en ce qui concerne le sens au moins (je faisais mon DEA).
Bon. Il fallait que je relativise, puisque je vais lui emprunter une «loi scientifique» (je suppose que je pourrais la trouver ailleurs, mais le principe du moindre effort a tendance à intervenir). Voici une «loi mathématique» (en fait, physique):
«en appelant g l'accélération de la pesanteur en un lieu donné, t le temps de chute libre d'un corps dans le vide, l'espace parcouru au bout du temps t est: x =1/2gt².»
Je repensais aux affirmations de Popper, qui suit (ou devance) le modèle Hempel-Goodman. L'erreur, selon moi, est de faire de toutes les universelles des lois et inversement. Je jonglais, en cherchant le sommeil, avec la «traduction logique» à donner à la loi de Mariotte.
«À température (t) constante (c), le volume (v) d'une masse gazeuse (D) varie en raison inverse (x/x'=y'/y) de sa pression (p).»*2
D(t, c) => D(v/v' = p'/p)
Le rapport proportionnel ne semble pas réductible à une proposition logique, à moins de concevoir un prédicat (I = raison inverse) qui aura lui-même une traduction 1) expérimentale, 2) mathématique.
D(t, c) => I[D(v) ∧ D(p)] où I est v/v' = p'/p
Note: il existe un signe qui a le sens de proportionnel (∝).
Sur la croyance
Ces jongleries me rappellent l'époque où myope je cherchais mes lunettes; aujourd'hui par un injuste retour des choses, c'est pour lire ou manger que je les cherche, mais je n'ai plus besoin de tâtonner.
Je ne suis pas du tout persuadé que la croyance vienne de l'habitude et qu'ensuite on parvienne à en dégager le savoir. Ni empiriste ni poppérien ni relativiste. Je doute même que le critère de vérification externe du savoir soit entièrement valide.
J'imagine très bien des petits malins en train de «vérifier» des opinions pour les déclarer valides ensuite. Après tout, je peux moi-même témoigner que la première version d'un semblant de sémantique chez Chomsky (bien avant la forme logique super-profonde) était le système de croyances (belief system). Et Ruwet entretenait encore ce genre d'opinion en 1981. À cette époque, je me faisais la main sur les expressions idiomatiques et sur la toute première forme de la règle d'inférence sémantique, inspirée de la phonologie (drôle d'idée!).
Tout cela pour dire que la croyance ne se transforme pas nécessairement en savoir. En fait, les chances sont minimes. Le plus étrange c'est que je peux constituer un savoir d'opinions. Je veux dire par là établir une liste ou un catalogue (un système) de «propositions» tombant dans le champ de la croyance (par thème, par domaine, etc.).
Une information comme celle qui concerne le premier appontement d'un avion sur un navire en marche (1917) constitue un savoir (un élément de savoir), au même titre que 1515, alors que l'idée même de sainteté est une croyance.
On trouverait ainsi des «concepts» comme l'eschatologie qui sont les équivalents des chimères. Il devient alors difficile de postuler la possibilité d'un «crible» permettant de distinguer les éléments de croyance des éléments de savoirs (sauf peut-être pour des savoirs triviaux comme en matière de sport ou d'actualité).
L'étude des opérateurs esquissée au cours de ces réflexions n'a cependant pas été tout à fait vaine. Il est même possible que si l'on inverse l'ordre des compléments de la dernière phrase du paragraphe précédent (avant la parenthèse), on soit sur la voie. D'un point de vue rationnel il serait plausible d'imaginer que le savoir (ce que l'on sait) soit plus facilement reconnaissable que ce que l'on croit, même si le trait émotif inhérent à la croyance la rend plus «prégnante» et plus convaincante.
La démarcation n'est pas aussi facile à établir que le croyait Popper. Que penser d'une théorie qui rejette la définition de son fondateur pour continuer à exister? C'est ce qui est arrivé dans la théorie des ensembles. Cantor en donnait cette définition (cf. Caratini*3):
Par ensemble on entend un groupement en un tout d'objets bien distincts de notre intuition ou de notre pensée.*4
Caratini prétend que l'abandon de la définition vient du fait que l'axiomatique moderne y voit un cercle vicieux qui dirait «un ensemble est un ensemble». Il a tort une fois encore.*5 Une définition est par définition une tautologie. Comme la réunion des éléments «quatre côtés, côtés égaux, quatre angles droits» est un carré. Incunable et «qui date des premiers temps de l'imprimerie» sont réciproques et peuvent commuter dans le contexte «une édition ___» à sens équivalent.
L'explication de Bouvier, George et Le Lionnais est plus convaincante: elle conduisait à des paradoxes qu'il a fallu résoudre. «Soient E et F deux ensembles; pour que l'on ait E = F il faut et il suffit que les relations x ∈ E et x ∈ F soient équivalentes.»*6
Que penser en outre du déterminisme? On laisse entendre qu'il a succédé au causalisme, qui est (ou était) fondé sur «l'observation» d'après laquelle «tout ce qui arrive a une cause par laquelle il arrive» (Omnis)*7; ici é = événement, e = effet , c = cause:
∀é [é=>(c => e)]
Déterminisme*8; ici e = événement; ≺ = précède, ≻ =suit:
∀e [(e ≺ e') ∧ (e' ≻ e)]
L'hypothèse Γ et ses outils
Le point de départ de sa formalisation:
a) KaP <=> (BaP ∧ P)
que l'on doit à Hintikka (1962), c'est-à-dire: «le savoir est une croyance vraie». J'ai essayé de remonter à son origine*9:
b) [BaP <=> ¬(KaP ∧ P)] v [BaP <=> (¬KaP ∧ ¬P)]
Les contraintes de l'hypothèse Γ :
A) Ce n'est pas la proposition ou l'énoncé qui détermine en toute certitude la nature de l'opérateur, mais le sens de la proposition est en intersection avec le sens de l'opérateur, soit p ∩ Γ.
B) Ce n'est pas non plus le statut social de l'agent d'énonciation ni simplement l'agent lui-même qui détermine la nature de l'opérateur.
C) Enfin ni l'agent d'énonciation ni son statut ne déterminent la validité de l'énoncé p.
À ces trois premiers principes il faut ajouter D):
D) Il y a présomption que l'énoncé appartienne au savoir (p ∈ E) si le domaine de l'énoncé p recoupe le domaine de l'agent d'énonciation a dans aΓp (lire: a énonce p), l'opérateur gnostique étant «neutre».
L'hypothèse Γ (gamma) est développée de cette façon:
p => ap => aΓp => (aEp v aΔp) ⊢ (p -T-> ap -T-> aΓp -> (aEp v aΔp))
Un énoncé implique un énonciateur (agent d'énonciation) qui implique un mode d'énonciation, ici au moyen d'un opérateur gnostique, qui implique soit un opérateur épistémique soit un opérateur doxastique). On en déduit (⊢ = par inférence) que tout énoncé peut être transformé (-T-> se lit devient par transformation) en distinguant l'énonciateur de l'énoncé et de son opérateur.
En guise de post-scriptum: que se serait-il passé si Popper, au lieu de penser à son expérience néo-zélandaise, avait pris comme prédicat is_a_Cygnus (genre) qui accueille les deux couleurs? Il a, comme on le sait, falsifié avec succès son universelle.
Variante: et si Hempel avait fait de ses prédicats des classes? classe des corbeaux (C), classe des oiseaux noirs (N). ∀x (Cx => Nx) peut demeurer, mais la contraposition ne peut pas se faire puisqu'un oiseau peut très bien appartenir à la classe des oiseaux noirs sans être membre de la classe des corbeaux. Toutefois, sa formule s'écrirait mieux:
∀x (Cx ∩ Nx) => Cx
tel que ¬Nx => ¬Cx
Finis coronat opus*10
*1 Dans le volume 00/09, Index, généralités. Chapitre «Méthodologie du travail intellectuel et scientifique». 001.2,A,a (pas de numéro de page). La loi en question se trouve en 001.2,C,a. On remarquera qu'il introduit la notion de «loi scientifique» de façon très humienne, après avoir ramené le principe du déterminisme à une hypothèse.
*2 Omnis, à «compressibilité». Corroboré dans le GML, auquel j'emprunte la proportion inverse et le symbole de la masse gazeuse. Le GML donne trois formulations différentes de la loi.
*3 Caratini, même volume que *1, 001.2,A,d.
*4 On voit le potentiel d'ambiguïté (Cuvillier* signale qu'il s'agit dans ce cas d'amphibologie - ambiguïté de proposition - j'imagine la tête des détecteurs d'ambiguïté syntaxique que sont les générativistes). Mais ce n'est sans doute pas pour cela qu'elle a été abandonnée, bien que les formalistes trouveraient à redire à cette intrusion de la pensée humaine dans la pensée mathématique.
*Cuvillier, Armand. 1956. Vocabulaire philosophique. Paris: A. Colin.
*5 Et cette fois, ce n'est pas «par association», comme disent les Anglo-Saxons; ce n'est pas pour avoir suivi à la lettre le générativisme à ses débuts.
*6 Dictionnaire des Mathématiques, pp. 294-295.
*7 Dictionnaire encyclopédique alphabétique en 1 vol. 1977. Larousse.
*8 Omnis: Hypothèse générale suivant laquelle tous les événements de l'Univers sont liés ensemble de sorte que, s'il était possible de les connaître tous et intégralement, on constaterait qu'ils sont à la fois nécessairement conditionnés par les événements antérieurs et conditions nécessaires de tous les événements à venir. Infirmée par Bohr et Heisenberg en mécanique quantique.
*9 Il existe une première approximation dans la livraison 15 de cette série. Je la réviserai ultérieurement. Celle qui apparaît sur tso est corrigée, mais je ne suis pas sûr du statut exact de la négation. Vérification faite dans Blanché*: ¬p est faux si p est vrai.
*Blanché, Robert. 1968. Introduction à la logique contemporaine. Paris: A. Colin.
*10 S'il y a une suite, ce sera la reprise des principes de la sémantique opératoire sous une forme, hé pourquoi pas, axiomatisée. SOA. Oah!
Libellés : agent d'énonciation, causalité, cygne et corbeaux, déterminisme, formalisation, mode d'énonciation, opérateur, proposition, sens
