26.11.06

Croire ou savoir 33 (fin)

Sur le savoir

Pourquoi certains contemporains attachent-il tant d'importance à ce qu'a cru et écrit Hume (1711-1776) alors qu'eux-mêmes cherchent à démontrer que le facteur temporel (qui est extérieur à la formalisation, puisqu'elle-même y est soumise) empêche la vérification ou crée de nouveaux paramètres? Ce qui était vrai avant 1800 ne l'est plus après, et ainsi de suite tous les (disons) cinquante ans, pour s'accélérer au XXe siècle, et passer dans certains domaines, dits «pointus» à des périodes de plus en plus courtes.

Ce qui était vrai pour Meyerson et Spaier ne l'est plus, dit-on, pour Bachelard ou Foucault. Naturellement tous les savoirs ou tous les systèmes de croyances ne sont pas également touchés, ni en égale profondeur, mais c'est justement ceux qui s'écartent de la masse des savoirs «triviaux» qui semblent connaître les «rectifications» les plus fréquentes. Il est cependant difficile de bien départager les véritables «révolutions de la pensée» des effets de mode médiatique ou des entreprises d'autopromotion.

L'argument d'autorité est d'origine catholique, on ne s'attend donc pas à le trouver chez les Anglo-Saxons, par une extension naturelle de propriétés (mais clairement erronée).

De mon point de vue, que je n'imposerai jamais en disant des trucs du genre «il est logiquement impossible» ou «philosophiquement intenable»: ni l'époque ni l'auteur ne sont de véritables déterminants du savoir représenté par une proposition complétive.

Ce sont des repères ou des coordonnées. Au même titre que le domaine d'activité principal du personnage (sa «profession») et sa bio-datation (cf. Hume [1711-1776]).

C'est ce que fait Armand Cuvillier dans son Vocabulaire philosophique (1956) en annexe. Le choix est parfois intéressant ou curieux. Nietzsche (1844-1900) est un «écrivain allemand», tandis que W. Wundt (1832-1920) est philosophe, alors qu'Omnis va placer ce dernier en psychologie.

Ce sont, comme je le disais, des poteaux indicateurs et non des facteurs de validité. Mais il est bon de savoir d'où quelqu'un parle car on pourrait fabriquer une règle intuitive du genre: l'incrédibilité d'un individu est inversement proportionnelle au degré de spécialisation qu'il a par rapport au sujet de son énoncé.

Toutefois, ce genre de règle n'est valable qu'approchée, comme la loi de Mariotte, et à température constante (lire: honnêteté constante ou égale). Il en va de même pour la fiabilité de la source d'une citation ou d'une information (présomption d'appartenance à un savoir).

Prenons l'exemple qui m'a fait refermer le volume quand je l'ai parcouru la première fois. Roger Caratini, auteur de l'Encyclopédie Bordas*1, expliquait que la phrase «la Norvège est un pays méditerranéen» était correcte quant à sa syntaxe et à son contenu (!), mais pas géographiquement, «ce qui n'intéresse pas le linguiste», ajoutait-il.

En quoi il a tort. Mais comme sur la même page se trouve un portrait de Chomsky, anything goes, dirait un relativiste. En fait, même là, Caratini a probablement tort, car s'il ne fait pas intervenir le sens (ou la référence, au goût de chacun: aujourd'hui je suis accommodant), un générativiste doit quand même faire intervenir les relations ou restrictions sélectionnelles (que les dictionnaires traduisent ou traduisaient souvent par «se dit de»), or celles de «méditérranéen» se confondent avec son sens. À sa décharge, on reconnaîtra qu'il mêlait également les logiciens à l'affaire. Manque de sagacité, mais à l'époque où il travaillait (1978), l'horizon épistémique tendait à se confondre avec l'horizon idéologique, en ce qui concerne le sens au moins (je faisais mon DEA).

Bon. Il fallait que je relativise, puisque je vais lui emprunter une «loi scientifique» (je suppose que je pourrais la trouver ailleurs, mais le principe du moindre effort a tendance à intervenir). Voici une «loi mathématique» (en fait, physique):

«en appelant g l'accélération de la pesanteur en un lieu donné, t le temps de chute libre d'un corps dans le vide, l'espace parcouru au bout du temps t est: x =1/2gt².»

Je repensais aux affirmations de Popper, qui suit (ou devance) le modèle Hempel-Goodman. L'erreur, selon moi, est de faire de toutes les universelles des lois et inversement. Je jonglais, en cherchant le sommeil, avec la «traduction logique» à donner à la loi de Mariotte.

«À température (t) constante (c), le volume (v) d'une masse gazeuse (D) varie en raison inverse (x/x'=y'/y) de sa pression (p).»*2

D(t, c) => D(v/v' = p'/p)

Le rapport proportionnel ne semble pas réductible à une proposition logique, à moins de concevoir un prédicat (I = raison inverse) qui aura lui-même une traduction 1) expérimentale, 2) mathématique.

D(t, c) => I[D(v) ∧ D(p)] où I est v/v' = p'/p

Note: il existe un signe qui a le sens de proportionnel (∝).


Sur la croyance

Ces jongleries me rappellent l'époque où myope je cherchais mes lunettes; aujourd'hui par un injuste retour des choses, c'est pour lire ou manger que je les cherche, mais je n'ai plus besoin de tâtonner.

Je ne suis pas du tout persuadé que la croyance vienne de l'habitude et qu'ensuite on parvienne à en dégager le savoir. Ni empiriste ni poppérien ni relativiste. Je doute même que le critère de vérification externe du savoir soit entièrement valide.

J'imagine très bien des petits malins en train de «vérifier» des opinions pour les déclarer valides ensuite. Après tout, je peux moi-même témoigner que la première version d'un semblant de sémantique chez Chomsky (bien avant la forme logique super-profonde) était le système de croyances (belief system). Et Ruwet entretenait encore ce genre d'opinion en 1981. À cette époque, je me faisais la main sur les expressions idiomatiques et sur la toute première forme de la règle d'inférence sémantique, inspirée de la phonologie (drôle d'idée!).

Tout cela pour dire que la croyance ne se transforme pas nécessairement en savoir. En fait, les chances sont minimes. Le plus étrange c'est que je peux constituer un savoir d'opinions. Je veux dire par là établir une liste ou un catalogue (un système) de «propositions» tombant dans le champ de la croyance (par thème, par domaine, etc.).

Une information comme celle qui concerne le premier appontement d'un avion sur un navire en marche (1917) constitue un savoir (un élément de savoir), au même titre que 1515, alors que l'idée même de sainteté est une croyance.

On trouverait ainsi des «concepts» comme l'eschatologie qui sont les équivalents des chimères. Il devient alors difficile de postuler la possibilité d'un «crible» permettant de distinguer les éléments de croyance des éléments de savoirs (sauf peut-être pour des savoirs triviaux comme en matière de sport ou d'actualité).

L'étude des opérateurs esquissée au cours de ces réflexions n'a cependant pas été tout à fait vaine. Il est même possible que si l'on inverse l'ordre des compléments de la dernière phrase du paragraphe précédent (avant la parenthèse), on soit sur la voie. D'un point de vue rationnel il serait plausible d'imaginer que le savoir (ce que l'on sait) soit plus facilement reconnaissable que ce que l'on croit, même si le trait émotif inhérent à la croyance la rend plus «prégnante» et plus convaincante.

La démarcation n'est pas aussi facile à établir que le croyait Popper. Que penser d'une théorie qui rejette la définition de son fondateur pour continuer à exister? C'est ce qui est arrivé dans la théorie des ensembles. Cantor en donnait cette définition (cf. Caratini*3):

Par ensemble on entend un groupement en un tout d'objets bien distincts de notre intuition ou de notre pensée.*4

Caratini prétend que l'abandon de la définition vient du fait que l'axiomatique moderne y voit un cercle vicieux qui dirait «un ensemble est un ensemble». Il a tort une fois encore.*5 Une définition est par définition une tautologie. Comme la réunion des éléments «quatre côtés, côtés égaux, quatre angles droits» est un carré. Incunable et «qui date des premiers temps de l'imprimerie» sont réciproques et peuvent commuter dans le contexte «une édition ___» à sens équivalent.

L'explication de Bouvier, George et Le Lionnais est plus convaincante: elle conduisait à des paradoxes qu'il a fallu résoudre. «Soient E et F deux ensembles; pour que l'on ait E = F il faut et il suffit que les relations x ∈ E et x ∈ F soient équivalentes.»*6

Que penser en outre du déterminisme? On laisse entendre qu'il a succédé au causalisme, qui est (ou était) fondé sur «l'observation» d'après laquelle «tout ce qui arrive a une cause par laquelle il arrive» (Omnis)*7; ici é = événement, e = effet , c = cause:

∀é [é=>(c => e)]

Déterminisme*8; ici e = événement; ≺ = précède, ≻ =suit:

∀e [(e ≺ e') ∧ (e' ≻ e)]


L'hypothèse Γ et ses outils

Le point de départ de sa formalisation:

a) KaP <=> (BaP ∧ P)

que l'on doit à Hintikka (1962), c'est-à-dire: «le savoir est une croyance vraie». J'ai essayé de remonter à son origine*9:

b) [BaP <=> ¬(KaP ∧ P)] v [BaP <=> (¬KaP ∧ ¬P)]


Les contraintes de l'hypothèse Γ :

A) Ce n'est pas la proposition ou l'énoncé qui détermine en toute certitude la nature de l'opérateur, mais le sens de la proposition est en intersection avec le sens de l'opérateur, soit p ∩ Γ.
B) Ce n'est pas non plus le statut social de l'agent d'énonciation ni simplement l'agent lui-même qui détermine la nature de l'opérateur.
C) Enfin ni l'agent d'énonciation ni son statut ne déterminent la validité de l'énoncé p.

À ces trois premiers principes il faut ajouter D):

D) Il y a présomption que l'énoncé appartienne au savoir (p ∈ E) si le domaine de l'énoncé p recoupe le domaine de l'agent d'énonciation a dans aΓp (lire: a énonce p), l'opérateur gnostique étant «neutre».

L'hypothèse Γ (gamma) est développée de cette façon:

p => ap => aΓp => (aEp v aΔp) ⊢ (p -T-> ap -T-> aΓp -> (aEp v aΔp))

Un énoncé implique un énonciateur (agent d'énonciation) qui implique un mode d'énonciation, ici au moyen d'un opérateur gnostique, qui implique soit un opérateur épistémique soit un opérateur doxastique). On en déduit (⊢ = par inférence) que tout énoncé peut être transformé (-T-> se lit devient par transformation) en distinguant l'énonciateur de l'énoncé et de son opérateur.

En guise de post-scriptum: que se serait-il passé si Popper, au lieu de penser à son expérience néo-zélandaise, avait pris comme prédicat is_a_Cygnus (genre) qui accueille les deux couleurs? Il a, comme on le sait, falsifié avec succès son universelle.

Variante: et si Hempel avait fait de ses prédicats des classes? classe des corbeaux (C), classe des oiseaux noirs (N). ∀x (Cx => Nx) peut demeurer, mais la contraposition ne peut pas se faire puisqu'un oiseau peut très bien appartenir à la classe des oiseaux noirs sans être membre de la classe des corbeaux. Toutefois, sa formule s'écrirait mieux:

∀x (Cx ∩ Nx) => Cx
tel que ¬Nx => ¬Cx



Finis coronat opus*10

*1 Dans le volume 00/09, Index, généralités. Chapitre «Méthodologie du travail intellectuel et scientifique». 001.2,A,a (pas de numéro de page). La loi en question se trouve en 001.2,C,a. On remarquera qu'il introduit la notion de «loi scientifique» de façon très humienne, après avoir ramené le principe du déterminisme à une hypothèse.
*2 Omnis, à «compressibilité». Corroboré dans le GML, auquel j'emprunte la proportion inverse et le symbole de la masse gazeuse. Le GML donne trois formulations différentes de la loi.
*3 Caratini, même volume que *1, 001.2,A,d.
*4 On voit le potentiel d'ambiguïté (Cuvillier* signale qu'il s'agit dans ce cas d'amphibologie - ambiguïté de proposition - j'imagine la tête des détecteurs d'ambiguïté syntaxique que sont les générativistes). Mais ce n'est sans doute pas pour cela qu'elle a été abandonnée, bien que les formalistes trouveraient à redire à cette intrusion de la pensée humaine dans la pensée mathématique.
*Cuvillier, Armand. 1956. Vocabulaire philosophique. Paris: A. Colin.
*5 Et cette fois, ce n'est pas «par association», comme disent les Anglo-Saxons; ce n'est pas pour avoir suivi à la lettre le générativisme à ses débuts.
*6 Dictionnaire des Mathématiques, pp. 294-295.
*7 Dictionnaire encyclopédique alphabétique en 1 vol. 1977. Larousse.
*8 Omnis: Hypothèse générale suivant laquelle tous les événements de l'Univers sont liés ensemble de sorte que, s'il était possible de les connaître tous et intégralement, on constaterait qu'ils sont à la fois nécessairement conditionnés par les événements antérieurs et conditions nécessaires de tous les événements à venir. Infirmée par Bohr et Heisenberg en mécanique quantique.
*9 Il existe une première approximation dans la livraison 15 de cette série. Je la réviserai ultérieurement. Celle qui apparaît sur tso est corrigée, mais je ne suis pas sûr du statut exact de la négation. Vérification faite dans Blanché*: ¬p est faux si p est vrai.
*Blanché, Robert. 1968. Introduction à la logique contemporaine. Paris: A. Colin.
*10 S'il y a une suite, ce sera la reprise des principes de la sémantique opératoire sous une forme, hé pourquoi pas, axiomatisée. SOA. Oah!

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24.11.06

Croire ou savoir 32

La popote de Popper ou Popper au poteau

Popper, qui avait beaucoup de casquettes, affirmait: «Il est logiquement impossible de vérifier de façon concluante une proposition universelle par référence à l'expérience, comme Hume l'a vu clairement, mais un seul contre-exemple falsifie au sens où j'entends ce mot [to prove to be false; disprove]*1 et ce, de façon concluante, la loi universelle correspondante. En un mot, une exception, loin de confirmer la règle, la réfute.»*2 Rapporté par Stephen Thornton dans l'article consacré à Popper sur le site de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Heureusement qu'il ne s'est jamais procuré de casquette de grammairien. Mais on aurait pu lui faire remarquer qu'il était aussi impossible de vérifier logiquement une universelle. Le quanteur a cet effet. Alors exemple ou contre-exemple, l'universelle est intouchable. Plus exactement encore, l'expérience au sens de vérification ne vérifie pas un énoncé logique, mais une formule mathématique.

Il revient à la charge: «les lois scientifiques s'expriment sous forme d'énoncés universels (c'est-à-dire qu'elles prennent la forme logique de «Tout A est X», ou son équivalent, qui sont de ce fait des conditionnelles déguisées (clandestines) -- elles doivent être comprises comme des énoncés hypothétiques assertant que ce serait le cas dans certaines conditions idéales. Par elles-mêmes elles ne sont pas de nature existentielle. Ainsi, Tout A est X veut dire quel que soit A, alors il est X.»

J'ai déjà touché à cette question avec la falsification des paradoxes de Hempel et Goodman, et ici il n'est pas difficile de voir que Popper ne parle pas de cela: son discours est uniquement destiné à faire passer ce qu'il croit. Il ne discute pas ceci ou cela. Péremptoirement, il vaticine.

Pour en venir à la litanie bien connue:

«Le statut scientifique d'une théorie est sa falsifiabilité ou réfutabilité ou testabilité», que cite Angèle Kremer-Marietti dans son article/conférence sur les rapports entre Einstein et Popper. En fait, contrapositionnez: Popper et Einstein. La négation est facultative, mais Kremer-Marietti ne tarde pas à nous montrer (comme je l'avais pressenti) un Popper «riding the coattails of Einstein»*4, un Popper qui se trompe du tout au tout sur ce que disait sa dubitative idole.


Une alliance ou un repoussoir

«Cette curieuse alliance, écrit Angèle Kremer-Marietti dans le même texte, semblait devoir prouver que les travaux et les succès d’Einstein donnaient raison à l’épistémologie de Popper. Or, à mon avis, il n’en est rien.»

Plus spécialement, elle explique que «les vues de Popper l’ont entraîné dans le sillage d’une conception de la science plus métaphysique que scientifique, détournée de l’observation et de l’expérimentation, et définitivement méfiante de ce qu’il appelait la «méthode de généralisation» sur la base de l’observation et de l’induction.»

Pour Popper, continue-t-elle, «toute vérification même réussie n’était jamais qu’une tentative avortée de réfutation et, dès lors, ce qui allait démarquer la science de la non-science n’était plus la vérifiabilité mais uniquement la « falsifiabilité » des théories.»*5


Mauvais cygne

Dans son article sur l'irrésistibilité du poppérisme,*6 Angèle Kremer-Marietti ne manque pas de relever l'exemple-bateau (qui prend l'eau) du cygne: « peu importe le grand nombre de cygnes blancs que nous puissions avoir observé, il ne justifie pas la conclusion que tous les cygnes sont blancs ». Elle cite là Popper qui «pose d’une manière générale la question de savoir si les inférences inductives sont justifiées.» Je serai moins aimable qu'elle: «générale» doit s'interpréter comme «vague», ou même d'une manière séductrice par la vulgarisation. Il confond le processus et la quantité. J'avais déjà diagnostiqué la même maladie chez Hume.

Hume n'a jamais eu de schnauzer, si j'en crois ce qu'il écrit à propos de la capacité de généraliser (qu'il n'a pas, de toute évidence). Non seulement est-il privé de généralisation, mais aussi de causation, qu'il ramène à l'habitude, base de la croyance. Voir la Stanford Encyclopedia of Philosophy (William Edward Morris).

Mon vieux Galopin avait une règle de production (au sens de Prolog) qui faisait de la promenade en direction de l'hôpital un amusant exercice d'acrobatie sur un muret. Et qu'on ne vienne pas me parler de dressage. Je n'y étais pour rien et les promenades variaient.

«Déjà en 1912, selon Angèle Kremer-Marietti, Bertrand Russell avait répondu à toutes ces difficultés concernant l’induction : ce n’est pas l’existence de quelques cygnes noirs en Australie ni même celle de toute une classe de cygnes noirs qui peut ruiner le principe d’induction : et même si on ne peut le prouver, ce principe n’en existe pas moins pour Russell, qui ajoute qu’on ne peut pas le réfuter non plus.»

Il faut croire que Russell était meilleur logicien que Popper. Et surtout qu'il n'était pas hanté par une idée fixe. Mieux encore, il était meilleur ornithologue, ne confondant pas le Cygnus olor et le Cygnus atratus. (Et on dit que la langue ordinaire est vague: voici la fuzzy logic.)

Angèle Kremer-Marietti poursuit l'analyse: «il en ressort manifestement que pour lui toute théorie scientifique n’est que conjecture. Il suggère ainsi une incertitude généralisée qui sera reprise par un grand nombre d’épistémologues contemporains et qui portent prétendument sur la question de savoir comment faire pour repérer une théorie meilleure qu’une autre ?»*7

Elle en tire des conclusions peu rassurantes pour les prochaines décennies (période de renouvellement des idées): «Ce refus inspire ou confirme les positions relativistes qui aboutissent à déprécier tout travail scientifique comme étant seulement lié à des circonstances sociales ou autres mais non purement intellectuelles et rationnelles.»*7

«De plus», continue-t-elle, en signalant une fâcheuse tendance totalitaire chez cet apôtre d'une société ouverte, «Popper prétendait orienter selon des prescriptions normatives les méthodes des chercheurs dans des disciplines dont il n’était pas lui-même spécialiste : un philosophe ou un historien des sciences n’est pas habilité pour imposer des normes aux chercheurs.» On ne peut que constater qu'elle tire les mêmes leçons de moi de ce que j'ai appelé le passe-droit des «philosophes», qui va plus loin que le simple droit de regard du citoyen lambda.

Les erreurs qui découlent d'une erreur centrale s'apparentent à des hypothèses dérivées. Ainsi Angèle Kremer-Marietti remarque qu' «en ce qui concerne les niveaux d’universalité ou les degrés de précision, Popper affirmait qu’il fallait dériver l’énoncé le moins universel du plus universel.»

Sa réaction ne se fait pas attendre: «On peut se demander simplement comment faire pour parvenir à des énoncés universels dont on déduirait des énoncés sans jamais s’aider de l’induction ? Mieux encore, comment faire pour parvenir à des énoncés déjà reconnus les plus précis et les plus universels, quand on croit avec Popper que ce résultat ne sera jamais l’effet d’une falsification.»*7

Un des intertitres d'Angèle Kremer-Marietti montre le lien entre les deux positions, la seconde dérivant par réaction de la première: «Du popperisme au relativisme.»

Comme je suis mal renseigné sur le relativisme, en dehors du fait que j'y sacrifie sans doute un peu par paresse et manque d'intérêt, je propose, après ce tour d'horizon:


Du Popperisme au paupérisme

A. Kremer-Marietti résume ainsi la pensée de Popper:

1. il n’y a pas de théorie vraie ;
2. il y a des théories falsifiées ;
3. il y a des théories non encore falsifiées.

Cela concorde avec mes impressions, toutes indirectes, comme j'ai le douteux mérite de n'avoir pas été contaminé, puisque j'ai toujours fui tout texte où il était question de Sir Karl (on généralise même à partir d'une singulière expérience malheureuse, même si la personne a l'époque ne comprenait pas ce qu'elle me disait). Cela à deux exceptions près. Quand j'ai ébauché la rédaction de mon Traité des idées et quand je me suis lancé dans cette réflexion sur les moyens qu'un sémiolinguiste peut appliquer à la reconnaissance du savoir dans l'opinion.

Angèle Kremer-Marietti confirme également mon sentiment à propos de l'origine de la faillite: c'est «le refus, dit-elle, permanent de la part de Popper, de reconnaître la possibilité d’une science certaine ; ce refus est lié à l’abandon de la vérification.»


Popper linguiste - les quatre fonctions du langage ou Jakobson aux oubliettes

[Aux trois fonctions du langage distinguées par son ancien professeur viennois Karl Bühler, Popper en ajoute une quatrième : la fonction argumentative. Ces quatre fonctions sont les suivantes*8 :

1. la fonction expressive ou symptomatique, où l'animal exprime une émotion, par exemple un cri de douleur.
2. la fonction de signal, par laquelle l'animal fait passer un message, par exemple par un cri d'alerte.
3. la fonction de description, par laquelle l'être doué de langage articulé peut décrire à autrui quelque chose, par exemple le temps qu'il fait.
4. la fonction de discussion argumentée, qui permet à l'homme de discuter rationnellement en exerçant ses facultés critiques, en «argumentant», par exemple lorsqu'on débat d'un problème philosophique.]

Rappel pour ceux qui seraient inquiets: le modèle de Jakobson, même s'il a des défauts, a le mérite d'être fondé sur l'induction (l'observation) et de présenter une plus grande généralité.

Schéma:
contexte (1)
destinateur (2) --> message --> destinataire (3)*9
contact
code

Fonctions:
référentielle
émotive ---- poétique ---- conative
phatique
métalinguistique

Un linguiste est en droit de se poser des questions sur la quadripartition poppérienne, mais en plus il s'en posera sur l'apparente superposition, animal-homme. La fonction descriptive (absurde: pourquoi pas narrative?) serait l'équivalent humain de la fonction expressive de l'animal. Et conséquemment quand l'animal lance un cri d'alerte (le cygne noir, par exemple), l'homme «argumente» comme dit l'auteur.


La modestie d'un faussaire

Popper rapporte que, durant l’été 1919 [il avait 17 ans], il se demandait : « En quoi le marxisme, la psychanalyse et la psychologie individuelle sont-ils insatisfaisants ? » On dit que Gauss (1777-1855) était précoce, mais il faisait une chose à la fois. Bon, à dix-sept ans (en 1960), je fondais un club d'astrophysique et je justifiais par l'existentialisme l'homosexualité de certains de mes camarades. Mais Freud m'intéressait (il m'intéresse toujours) et je n'aurais jamais eu le culot de prétendre remettre en question la psychanalyse, l'astrophysique ou l'existentialisme. Il faut dire qu'à l'époque des dix-sept ans de Popper la psychanalyse avait le même prestige et provoquait les mêmes réactions que le poppérisme à notre époque, mais ce dernier n'a jamais eu aucune valeur thérapeutique. Et la structure de l'inconscient/du rêve reste une excellente hypothèse explicative, même infalsifiable.

La récapitulation des réflexions sur les opérateurs doxastiques et épistémiques est reportée en annexe, prochaine livraison.


À suivre.

*1 Tiré par moi du Macmillan Contemporary Dictionary (1973-79). Plus facile à comprendre avec la citation de Jefferson (1830): No man can falsify any material fact here stated. Prouver la fausseté de.
*2 it is logically impossible to conclusively verify a universal proposition by reference to experience (as Hume saw clearly), but a single counter-instance conclusively falsifies the corresponding universal law. In a word, an exception, far from ‘proving’ a rule, conclusively refutes it.
*3 Scientific laws are expressed by universal statements (i.e., they take the logical form ‘All As are X’, or some equivalent) which are therefore concealed conditionals — they have to be understood as hypothetical statements asserting what would be the case under certain ideal conditions. In themselves they are not existential in nature. Thus ‘All As are X’ means ‘If anything is an A, then it is X’. [Même source.]
*4 Note 12 d'AKM. riding someone's coattails: to use your connection with someone successful to achieve success yourself. Tiré du FreeDictionary.
*5 Même texte, sur Popper et Einstein.
*6 L'épistémologie de Sir Karl Popper, est-elle irrésistible ? L'italique de la citation est de moi: le terme d'une induction est-il vraiment une «conclusion», qui clôt la déduction?
*7 Même conférence/article qu'en 6.
*8 Tiré de Wikipedia.
*9 Jakobson renvoie à Bühler (1933) pour ces trois-là. Les schémas de Jakobson se trouvent dans «Linguistique et poétique» (1960), repris dans les Essais de linguistique générale (1963[1970]).

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Croire ou savoir 31

Confirmation infirmée

Le paradoxe de la confirmation (en anglais) se trouve ici. Je donne ci-dessous la suite des formules.


{(x)(Rx --> Bx) qui vérifie (Ra & Ba)
Donc (~Ra & ~Ba), qui confirme (x)(~Bx --> ~Rx),
vérifie aussi (x)(Rx --> Bx).
L'énoncé (x)((~Rx v Rx) --> (~Rx v Bx)) est équivalent à (x)(Rx --> Bx); donc (~Ra v Ba) vérifie "tous les corbeaux sont noirs" et donc l'observation de toute chose n'étant pas un corbeau (balle de tennis, éléphant, trombone) vérifie "tous les corbeaux son noirs".}*1

Après l'avoir réétudié, je pense qu'il me faut modifier une des règles de non-ambiguïté que j'avais fabriquées: j'avais écrit «la classe ne peut pas impliquer la négation de son caractère sans impliquer sa propre négation» qui pourrait s'interpréter comme «la négation du caractère entraîne la négation de la classe». Ce qui n'est pas le cas.

¬[Cx => ¬c(x)] v Cx ≠> c(x)

Et ajouter celle-ci: une classe possède par définition plus d'un caractère.

Dans le cas du corbeau (en désordre), oiseau, grande taille, plumage noir brillant, croasse, et le PLE*2 ajoute passereau, bec puissant, hémisphère nord, se nourrit de charognes, petits animaux, fruits.

On voit tout de suite l'insuffisance de (Ra & Ba), où a est l'individu postiche de x. On note enfin l'extrapolation abusive, due à une fausse contraposition (ou une contraposition déréglée). L'énoncé «les chiens aboient» n'est pas confirmé par un chat.

On peut seulement dire que la propriété d'aboyer ne s'étend pas au chat.

Les règles de non-ambiguïté peuvent s'enrichir de celle-ci: la classe ne peut pas être mis en parallèle avec un des ses caractères, ni faire l'objet d'un choix. Cette dernière possibilité s'applique cependant aux caractères (ou propriétés).

Je peux choisir un schnauzer qui n'est pas poivre-et-sel, et la négation de la propriété n'est pas celle de la classe: j'aurai quand même mon chien et ce sera un schnauzer. Morale de l'histoire - si vous formalisez, prenez bien soin de penser avant, parce qu'ensuite vous êtes prisonniers de manipulations qui vous priveront de la réflexion dans le meilleur des cas. Et vous risquez en plus de devenir la victime du popperisme, qui est une maladie de la pensée absolument incurable.


Le temps de Goodman est révolu

C'est une note (en anglais) que j'ai trouvée sur un site à propos du paradoxe de ce cher Nelson. Il semble que lorsque Goodman a présenté son rébus pour la première fois, il ait utilisé un exemple concret, comme le 1er janvier 2000, qui à l'époque se situait loin dans l'avenir, mais qui, révèle la note, avec un sens aigu des réalités, appartient maintenant au passé.

Toujours selon cette note, la bonne compréhension du problème posé par Goodman gagne à situer la variable t dans le futur. Ce qui constitue selon moi un excellent exemple d'information sans pertinence, uniquement destinée à brouiller les pistes.

Si des calculs sont possibles sur le temps, il n'en va pas de même dans le cas d'un langage. Le temps est une circonstance. Comme le lieu. Ils ne sont donc pas des prédicats justiciables d'une transformation universelle. Une universelle (ni même une générale) ne peut être tirée de «nous sommes le 23 novembre 2006», pas plus que de «c'est demain».

*Tx => ∀x (Tx)


Contraposition de classes

On sait quel préjugé les logiciens et les philosophes entretiennent à propos de la langue ordinaire (générale). Il est désormais possible d'entretenir la même méfiance vis-à-vis des formalisateurs effrénés. J'ai signalé plus tôt que le paradoxe de Hempel comme celui de Goodman construisaient des implications (conditionnelles) sans motif avec des éléments disparates sur lesquels ils opéraient des commutations alors que la relation était orientée. On verra que Popper s'appuie même sur cette idée bancale.

Admettons que la classe des L intersecte la classe des E. J'en tire arbitrairement une universelle (je n'ai pas trouvé de proposition générale dotée d'un signe particulier)*3:

cc) L ∩ E => ∀x (Lx => Ex)
contraP x(¬Ex => ¬Lx)
«celui qui n'appartient pas à la classe des escrocs n'appartient pas à la classe des logiciens», donc les logiciens sont des escrocs. Et tout non-logicien vérifie l'énoncé. [Et les prédicats sont homogènes.]

Blague à part, on ne saurait trop inviter ces messieurs à se rendre compte qu'il y a prédicat et prédicat (classe et propriété, au minimum). Comme le Dictionnaire de linguistique Larousse de Dubois et al. rappellent clairement que le sens du verbe copule «être» (donc sa fonction cognitive) est 1) l'identité = ; 2) l'appartenance ∈; 3) l'inclusion ⊂.*4 Comme on l'a vu, j'y ai ajouté l'intersection.*5

Popper est au prochain menu, juré, ainsi que la récapitulation de ces réflexions capricieuses, dans tous les sens du terme, comme on disait dans les années 70-80.



À suivre.

*1 Le contenu des accolades est adapté linguistiquement seulement. On note que non-corbeau ou noir ne «vérifie» pas vraiment (∀x) (Cx => Nx) tous les corbeaux sont noirs.
*2 PLE: Petit larousse électronique 2001
*3 Je n'ai pas fait de recherches très approfondies il est vrai. Dictionnaire de Mathématiques de Bouvier, A., M. George et F. Le Lionnais (4e éd. 1993), l'introduction de Blanché (1957-1968); si mes souvenirs sont bons (remarque toute relative) le Gdel (son logicien, probablement un des collaborateurs d'Omnis et/ou de EU) considère l'introduction du symbole du A inversé comme une généralisation. Ce qui est une réduction où se perd de l'information.
*4 Cet olibirus est Donald; Ursule est gymnaste; les choucas sont des Corvidés.
*5 1974. Voir biblio pour les opérateurs ou la biblio générale.

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22.11.06

Croire ou savoir 30

L'infalsifiable est irréfutable ou le triomphe de l'induction

En fait, si j'y songe un peu calmement*1 je n'ai jamais été un partisan de l'induction. Elle était là, et je n'avais pas à porter d'avis sur elle. Comme le remarque Foucault, il y a des savoirs de toutes sortes et si certains d'entre eux sauvent des vies ou évitent des accidents, on peut raisonnablement partir du principe que les autres se valent. Ce n'est évidemment pas l'avis de Quine quand il propose de remplacer la notion de knowledge par ses ingredients (laissons les notions anglo-saxonnes dans leur langue): le français a la possibilité de parler des savoirs sans toucher à la connaissance.

Les problèmes commencent quand on empiète sur le territoire (pour garder vivante la métaphore spatiale du champ) d'un autre. Je ne nie pas les compétences multiples,*2 mais la philosophie n'est pas un passe-droit. Et contrairement à ce que pouvait supposer Quine, «scientifiquement» n'est pas équivalent à «philosophiquement». Ou inversement. Prenons un exemple simple.

Quand dans mes études tardives j'ai décidé de faire de la sémantique linguistique ma discipline d'élection (après avoir fleurté avec elle pendant des années de lectures indirectes), conformément à mes habitudes, je me suis fixé un programme de lectures. J'ai vite découvert que Carnap usurpait le domaine depuis un moment. À peu près à la même époque que j'ai compris que Quine ne serait jamais une référence positive dans mes notes bibliographiques ou comme auteur cité.

Le reproche? C'est que devant le sens, ils manquent à la fois d'intelligence et d'humilité. Naturellement, ils ont des prédécesseurs, Peirce, Frege, Russell... Tous des sémanticiens, naturellement. Et doublés de linguistes.*3

Le raisonnement implicite que se tiennent les logiciens ou les mathématiciens, et partant les philosophes, est sans doute une variante ou une combinaison de ceux-ci:

j) je parle, donc je suis linguiste
k) la logique est un langage, donc je suis linguiste
l) je fais et je comprends des phrases, donc je suis sémanticen

Ce long préambule ne nous rapproche pas de Popper l'invincible.*4 Mais voyons le paradoxe de Hempel (1945), souvent évoqué à propos de l'induction et qui sert, sauf erreur de ma part, avec celui de Goodman, à Popper.

La précaution absolue de nos jours, c'est d'aller faire un tour sur le net avant de tracer une ligne. Il semble que pullulent des solutions au paradoxe de Nelson Goodman (1906-1998) contre l'induction. Mais elles ne sont ni d'égale valeur ni d'égal sérieux.

J'ai montré dans la dernière livraison qu'on pouvait faire l'économie de la discussion de l'induction en la ramenant à la manipulation de signes linguistiques. Le français autorise d'ailleurs la construction d'une proposition générale au singulier (qui n'en fait pas une singulière*5), ambiguë au niveau référentiel.

m) le chien aboie


La confirmation contre l'induction

Le paradoxe de Hempel (1905-1997) se note:

ph1) (∀x) (Cx => Nx),

où C tient lieu du prédicat «être un corbeau» et N du prédicat «être noir»

La première parenthèse se lit: pour tout x. x est en fait la variable du sujet, mais il pourrait aussi s'écrire x+1, pour le deuxième corbeau, etc.

Pour une raison propre à la logique et qui a trait d'après Thonnard à la conversion par accident, on a eu recours à la contraposition, dans le cas de la «négative particulière». Or c'est ici que Hempel erre: il applique la contraposition sans motif. Il lui faudrait comme point de départ mst).

ph2) (∀x) (¬Nx => ¬Cx),

«Tout ce qui n'est pas noir n'est pas un corbeau, [équivalent à l'énoncé de départ pour tout x qui est un corbeau cet x est noir] ou tous les corbeaux sont noirs.

mst) quelques corbeaux ne sont pas noirs -Tcp-> quelques non-noirs ne sont pas non-corbeaux, soit: en réalité, quelques non-noirs sont corbeaux. (Tcp - transformation par contraposition).

L'autre réserve que je formule au sujet de Hempel dans ce cas précis, c'est l'emploi de l'implication comme forme phrastique supérieure à deux prédicats, donc il n'est pas l'équivalent de EST mais de DONC, articulation entre deux propositions. Dernière remarque, concernant la cohérence: N et C ne sont pas des prédicats de même nature. N est une propriété, C est une classe. Soit genre, soit espèce. V. ci-dessous pg1).


Goodman a fait son temps

L'explication de l'erreur de Hempel tient à une croyance de Popper: pour lui, l'universelle (forme habituelle d'une «loi» scientifique) est une conditionnelle déguisée (si x alors y ou p => q). Il y mêle l'existentiel, en prétendant qu'il ne s'agit pas de jugements existentiels, posant l'existence du prédicat ou du sujet (Voir Stephen Thornton dans Stanford Encyclopedia of Philosophy)

Contrairement à ce qu'il affirme, la question reste ouverte, à propos de l'existentielle. Si le «grue» (green+blue) de Goodman existe, le prédicat est existentiel. D'ailleurs, personne ne m'a encore appris ce qu'était x, sauf qu'il a des prédicats d'application différente, l'un étant compris dans l'autre.

Dans l'intertitre, il s'agit naturellement d'une allusion à la composante temporelle de sa règle (son paradoxe). L'exemple sur lequel je suis tombé ne portait pas sur sa couleur inventée (qui d'ailleurs pèche par manque de pertinence, comme n'appartenant pas à un problème, mais à un jeu; il parle d'ailleurs lui-même de riddle, devinette).

pg1) ∀x [φ(x) => ψ(x)]

C'est le logicien du Gdel qui a choisi les symboles, que j'ai adaptés à ce qui m'était disponible. On est passé des corbeaux aux cygnes et de noir à blanc, mais personne ne semble avoir noté la non congruité des prédicats. φ «être un cygne»; ψ «être blanc».

À ce titre, la généralisation dont je donnais la version sémiocognitive, s'écrit selon le même auteur, aux crochets [...] près (rappelle ma règle de coversion métalinguistique):

(Règle de généralisation ou de ∀-introduction)

φ(x) => ∀x [φ(x)]

L'astuce de Goodman est d'introduire dans ces formules un «prédicat lié au temps», décrit comme «être observé postérieurement à l'instant t» et t étant l'instant de la dernière observation de n cygnes blancs.

Au moyen de la règle ci-dessus, on obtient, semble-t-il:

pg2) ∀x [φ(x) => ¬ψ'(x)]

qui établit que «dans l'avenir aucun cygne blanc ne serait observé».

Les remarques ne manquent pas. Par quelle transformation pg1) devient pg2) ? Comment s'organisent deux prédicats dans un seul symbole? Comment un ensemble comportant une variable temporelle t déjà modulé par un adverbe peut-il être considéré comme prédicat? Les indication de t sont calculables en mathématique, mais ici? D'ailleurs, il n'est fait état d'aucun calcul.

D'où vient la négation? Qu'est le symbole ψ' (psi prime). Le non-blanc qui résulte de la limite t? On pourrait tenter de recréer la chose au moyen d'une écriture prologienne:

pg1)
être_cygne(X):-
être_blanc(X)

La variable t, peut s'écrire >t (après t), mais ne peut pas constituer un prédicat.*7 Pas plus d'ailleurs que «tout» qui est un quantificateur ou quanteur.

On notera la non-cohérence de (a) être blanc et (b) être observé, l'un (a)impliquant l'autre (b). S'il est «observé blanc à >t» il est «observé à ψ(x)] & Τ(x) [φ(x) & ψ(x)] => Ω(x)

où Τ(x) se lit x est dernier observé et Ω tient lieu de «est dernier cygne blanc».

Soit pour tout x, x est cygne implique x est blanc, et x est dernier observé sur x est cygne et x est blanc, qu implique x est dernier cygne blanc.*7

Règles de non-ambiguïté: un signe tient lieu d'un seul objet à la fois (prédicat, argument, variable); une classe implique un caractère si ce caractère appartient à cette classe (C => c ssi c ∈ C); le temps n'est pas un prédicat, mais peut s'exprimer sous forme de fin de liste; la classe ne peut pas impliquer la négation de son caractère sans impliquer sa propre négation.

Bon. La prochaine livraison sera sans doute la dernière. Je ferai le point sur l'immodeste faussaire qu'était Popper et rappellerai les contraintes propres au fait de savoir (comme processus sémiocognitif).


À suivre.

*1 Difficile dans mon état de santé.
*2 Généralement inégales.
*3 J'ironise, bien entendu. Mais la linguistique était occupée ailleurs et la sémantique était à la mode au tournant du siècle, comme histoire des changements de sens. Ogden et Richards n'étaient pas linguistes, pas plus que Korzybski. Les signes de Peirce (1839-1914) sont d'abord ceux de la logique. Frege (1848-1925) est logicien, et si Omnis en fait «le premier [logicien] à (...) distinguer le sens d'une fonction propositionnelle de ce qu'elle désigne», c'est sans doute parce que la logique n'avait pas encore évacué le sens pour se refaire une virginité sémantique. Bertrand Russell (1872-1970), logicien, mathématicien et philosophe. J'ai laissé Morris (1901-1979) hors de la liste, mais il est clair qu'il n'est pas innocent, d'abord continuateur de Peirce (1946), pour ensuite suivre une voie parallèle à celle de Korzybski (semble-t-il). Le fondateur de la sémantique (d'abord théorie historique et comparatiste) est Michel Bréal (1832-1915).
*4 D'un point de vue philosophique, s'entend.
*5 Pour les distinctions, voir Thonnard.* 1950:51.
*Thonnard, F.-J.. 1950. Précis de philosophie en harmonie avec les sciences modernes. Tournai: Desclée & Cie.
*6 Je le répète: je ne suis pas logicien. Si j'ai une certaine familiarité avec les signes en question, c'est qu'ils me servent en sémantique (et elle est le résultat d'une induction...!). Il est possible que la contraposition se pratique désormais sans contrainte, mais on voit les résultats. De même là où il il y prédication, pourquoi la logique moderne place-t-elle une implication ou un entailment, c'est-à-dire une déduction? Comme si le complément était impliqué par le sujet! cf. I(x) => S(x), soit I être_je implique S être_malade!!!
*7 On peut suggérer une version faisant l'économie de la première déduction.

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21.11.06

Croire ou savoir 29

Induction, déduction, réduction

Dans la dernière livraison, j'annonçais un répit pour Popper qui attendait son tour au pilori, car je n'ai toujours pas lu la conférence d'Angèle Kremer-Marietti, qu'on trouve d'ailleurs sur le web; en fait, il y en a deux au moins.

Encore l'induction, est-on en droit de soupirer. Mais qu'on se rassure, il semble que la bête soit morte, empoisonnée par les épistémologues et le mépris des logico-mathématiciens.

J'espère toujours pouvoir toucher un mot des pseudo-paradoxes de Hempel et de Goodman, en les apprêtant à la sauce de la sémantique opératoire, ce qui devrait les «rectifier» au sens de Bachelard.

Quand, en note, j'écrivais qu'un philosophe ou un épistémologue peut en cacher un autre, quand ce n'est pas un logicien, je ne plaisantais qu'à demi. Les lectures d'aujourd'hui*0 m'ont révélé W. Whewell, auteur d'un Novum Organon renovatum.

[La bibliographie ne citait que la traduction faite par R. Blanché en 1938. Et le contexte de l'article m'avait poussé à écrire: «C'est naturellement un contre-inductionniste.» Eh bien, c'est une erreur qu'ont répandue les commentateurs de Popper. Laura Snyder, l'auteur de l'article consacré à Whewell dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, établit clairement que le XXe siècle n'a pas compris qu'il n'avait rien d'un précurseur de Popper et même que s'il avait été son contemporain, il l'aurait certainement combattu.

Il est temps que j'indique ce qu'aurait dû faire l'auteur de l'article plutôt que de l'intercaler entre Comte et 1900 (Duhem): William Whewell (1794-1866). Pour mémoire: Auguste Comte (1798-1857); Pierre Duhem (1861-1916). Whewell est donc contemporain exact du Positiviste.]

Il semble que Ernst Mach (1838-1916) ait déjà essayé de tourner la question de l'induction en proposant une distinction entre l'adaptation des représentations aux faits et l'adaptation des représentations entre elles.*1

Parmi les choses qu'on apprend en se documentant, il y en a qui sont curieuses: Ortigues*2 raconte par exemple que Hume ne parle pas d'induction, mais semble-t-il, de suppositio à propos de l'inférence causale. Pour hypothèse, sans doute. Il est certain qu' «inférence causale» n'est pas non plus la formulation de Hume.

Donc on ne passait pas*3 des observations à la loi... Les mathématiciens pour leur part répugneraient, paraît-il, à voir s'interposer quelque chose entre l'intelligence et leur objet.*4

Ortigues rapporte encore que Locke et Hume (qu'on met ensemble bien que n'étant pas contemporains, comme je l'ai montré)*5 ne se considéraient pas comme empiristes ou empiricistes. On a d'eux, sembe-t-il, ce que Ortigues appelle une «illusion rétrospective». C'est souvent une manie consistant à rechercher absolument un précurseur à un auteur ou à une notion.

Mes deux auteurs (Largeault et Ortigues) abordent la question de l'induction par le même bout. Pour Ortigues, l'induction est la converse de l'explication. «Les prémisses générales expliquent des observations particulières et les conséquences observables rendent crédibles les prémisses.»*6

Il y a beaucoup de monde dans cette phrase, et surtout le général est pris dans la foulée, comme si de rien n'était. Prise globalement, la phrase aurait sa rebuffade ici: si les propositions (laissons tomber cette idée de prémisse importée du syllogisme) expliquent des observations, point besoin de conséquence (de quoi?), les observations expliquant les propositions.

Pour Largeault, «l'induction est ordinairement prise à l'envers. Nous nous étonnons qu'elle nous conduise à découvrir des lois, des espèces, des genres... c'est parce qu'il y a, dans la nature, des lois, des espèces, des genres, que nous pouvons faire des inductions correctes.» Je vous laisse méditer sur la beauté de la boucle.

Donc, si elle existe, l'induction, elle n'est rien, ou bien, elle est autre chose. WOQ (une de mes bêtes noires), Quine*7 pour les intimes, n'y voit pas une «procédure alternative» à l'hypothèse, mais un cas d'hypothèse, tandis qu'Ortigues implicite la généralisation inductive dans la croyance. L'observation devient une question de foi.

Il perd de vue que toutes les croyances ne sont pas générales et ne sont donc pas le produit d'une généralisation. Bertrand Russell (1872-1970) avait trouvé mieux: il coiffe sa casquette de psychologue et nous déclare sans broncher que la généralisation se situe un un niveau plus bas que celui de la pensée consciente.*8 Comme si le même phénomène ne pouvait pas se situer à deux niveaux différents. Les niveaux étant d'ailleurs une fabrication de l'homme. Comment le prendre au sérieux s'il ne voit pas que «les chiens aboient» est tiré de (il semble que ce soit un de ses exemples de prédilection).*9 Ou encore d'une proposition singulière ou particulière.

h) Moustache aboie [particulière] ⊢ les chiens aboient [générale]
i) un chien aboie [singulière] ⊢ les chiens aboient [générale]
Cf. tous les chiens aboient [universelle]. Le signe ⊢ est celui de l'inférence.

Vais-je suivre le mouvement et noyer à mon tour l'induction en l'accusant de la rage. En fait, il ressort de mes lectures que son crime est celui de constituer une interface entre la pure théorie et la boue des faits. Comme le rapporte Largeault: «des faits ne peuvent pas départager ni réfuter des théories dont ils tiennent leur sens.» Malheureusement pour notre ami logicien, ce monde-là a la tête en bas (après tout Bachelard a mis Kant à l'envers)*10.

On voit maintenant pourquoi Popper en a fait une affaire personnelle. L'induction est obscène. Comme si les mathématiques ou la logique pouvaient prétendre donner un sens (quelque sens que vous donniez au terme sens).

WOQ l'a dit: la logique dépend de la grammaire et non du lexique. Qu'en sait-elle, en dehors du fait que le même, à la suite de Russell, voulait se défaire du mot knowledge, le trouvant vague. Plus exactement, la «notion de connaissance» n'aurait ni cohérence ni précision.

Quine, en «sémanticien» accompli, savait certainement ce qu'est la cohérence d'un sens. Lui qui parle des «ingrédients» d'une notion. Aucun des cinq sens (sans blague) du Macmillan ne me semble incohérent par rapport aux autres. Si c'est la polysémie qui le dérangeait, dommage, mais c'est un phénomène normal dans une langue humaine. Sorry folks!

Hempel et Goodman bénéficient d'un sursis.


À suivre.

*0 Un mot sur ma «méthode» ou son absence: quand un texte paraît sur le blog il a normalement été écrit en gros la veille. Autrement dit, l'aujourd'hui de ma phrase renvoie à hier (au 20). Je procède donc en trois temps: 1 lectures et prise de notes; 2 rédaction; 3 révision et publication. Il peut donc s'écouler trois jours dans la genèse d'une «livraison» comme je les appelle.
*1 Signalé par Largeault*; physicien (oui, ce Mach-là) et philosophe autrichien, ayant critiqué les principes de la mécanique de Newton, selon Omnis.
*Largeault, Jean. 1989. Méthode. EU Corpus. Vol. 15:219-234.
*2 Ortigues, Edmond. 1989. Empirisme. EU Corpus. Vol. 8:249-257. On prendra cela avec un grain de sel: pour induction, pas de problème, ma Britannica 1771 n'y voit qu'un terme de droit. Mais to infer est absent.
*3 À vérifier, naturellement.
*4 Signalé par Largeault, mais ces mathématiciens vont construire des phrases comme «...une méthode au sens plein du mot, c'est-à-dire qui se substitue à la pensée et la rend inutile, n'est possible que dans les cas triviaux...» On se demande quel dictionnaire ils consultent. Ce n'est pas un sens plein, c'est un sens bourré.
*5 John Locke (1632-1704); David Hume (1711-1776). J. Stuart Mill (1806-1873). Empiric, dans Britannica 1771 est médical.
*6 P. 251.
*7 Willard van Orman Quine (1908-2000), logicien.
*8 Pour plus de détails sur la généralisation en psychologie, voir le Gdel.
*9 Ici les guillemets indiquent la proposition et les chevrons <...> l'observation.
*10 Loin de moi l'idée de lui prêter rétrospectivement des intentions malhonnêtes.

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20.11.06

Croire ou savoir 28

À ceux qui s'en foutent.
Attitude propositionnelle
(a)gnostique béate et salutaire.


La doctrine du général

L'éclaircissement de la question du général se révèle bien plus facile que je ne l'espérais. Il en va de même pour la question subsidiaire: pourquoi formerait-elle une doctrine?

Commençons par la fin: une doctrine est toujours l'idée de l'autre, sauf dans des cas bien précis, et celui-ci n'en est pas un. L'étymologie n'entre pas en jeu. Sauf à manquer d'humilité, de nos jours, un chercheur ne présente pas son hypothèse ou sa théorie comme doctrine, même si elle constitue une «interprétation des faits». C'est naturellement «orienter ou diriger l'action humaine» qui entraîne une connotation négative.*1

Il n'y a pas de doctrine du général. Pas comme «objet du monde». Il s'agit uniquement de la conception que se faisait Bachelard de l'induction, telle qu'elle pourrait être envisagée comme un corps constant d'hypothèses d'Aristote (m. en -322) à Francis Bacon (1561-1626).*2

[En fait, mes dernières lectures tendraient à faire du chancelier Bacon le coupable; on reviendra là-dessus au prochain numéro.]

L'intérêt de Bachelard (1884-1962) est d'abord l'histoire des sciences, dont il élabore une épistémologie, cherchant à identifier les «obstacles» que rencontre la démarche scientifique dans son développement.*3

Pourquoi s'en prendrait-il particulièrement à une méthode parfaitement légitime en apparence? C'est qu'il semble procéder à l'amalgame entre la méthode théorique de Bacon et la «doctrine philosophique» de John Locke (1632-1704) et de David Hume (1711-1776).*4

Locke est franchement radical*5: aucune idée innée n'existe dans l'esprit qui n'est qu'une page blanche sur laquelle les sens inscrivent les informations venues du monde extérieur ou de l'activité de l'esprit. Son continuateur sensualiste français, Condillac (1714-1780) adopte également une métaphore en cours de formation: un homme privé de toute impression externe serait semblable à une statue.*6

Ce ne sont pourtant pas les métaphores qui dérangent Bachelard qui ne manque pas d'ajouter au stock universel. Je suis allé lire l'article que lui consacre EU*7: mal m'en prit. Le problème des commentateurs de Bachelard c'est qu'ils ne tardent jamais à s'exprimer comme lui. Si bien qu'avec la meilleure volonté du monde, il est impossible d'en tirer un argument ou une idée. Exemple:

f) l'instrument d'une genèse toujours fuyante du vrai, c'est-à-dire du vérifié*7

Bachelard (ou son commentateur) utilise un terme curieux: rectification (je suppose que c'est la falsification prépopperienne). Trotignon écrit: la science élabore des propositions vraies, c'est-à-dire des propositions sans cesse soumises à la rectification.

g) Bachelard reprend ainsi le kantisme mais à l'envers

Finalement, je ne suis pas arrivé à mon but, malgré les apparences d'une issue. Il rompt avec le platonisme (ce qui doit ulcérer Platon), mais pourquoi dénonçait-il Bacon s'il croit que «la pensée produit ses catégories à travers le maniement de l'empirisme»? On dirait Hume.

Le métaphorisme n'est pas la seule plaie de l'épistémologie, il y a aussi l'inflation, ou si vous préférez l'enflure, verbale ou simplement l'exagération et l'usurpation. Trotignon écrit:

«Bachelard a montré avec rigueur comment la science doit se faire toujours contre des obstacles épistémologiques, qui ne sont point un vague et éternel sens commun, mais des formations de la pensée réfléchie.»

Point d'obstacle à l'horizon épistémique: l'auteur a raison de dédouaner le sens commun, qui s'en fout, seule condition de son salut dans ce monde mathématisé et régi par des paradoxes logiques.


Induction, dites-vous?

Je suis plus ou moins revenu au début de ce propos. C'est l'article «généralisation» du Gdel qui m'avait donné de faux espoirs en rattachant la généralisation à l'induction, faisant erreur par là, selon moi. Textuellement, on lit: La généralisation se fonde sur l'hypothèse de la validité de l'induction.

Finis les beaux jours où elle constituait la méthode des sciences empiriques. La science est arrivée (généralisation ou universalisation abusive) et dès lors, elle échappe même à la critique poppérienne.

Hume avait largement entamé sa crédibilité philosophique, mais comme les scientifiques (les savants d'alors) n'ont jamais vraiment pris les philosophes au sérieux, l'induction se portait encore bien jusque dans les pages du GML de 1936.*8

C'est vers cette époque que paraissent les versions allemandes des premiers textes de Popper. Le sort de l''induction est réglé. Si Hume était fondé à se demander comment les gens croient que ce qu'ils n'ont pas encore observé se conformera à ce qu'ils ont observé, Popper l'est moins à considérer l'induction comme une atteinte à sa personne.

Était-il si singulier qu'il souffrait qu'on puisse former à son propos des attentes. Car c'est cela qui fait que demain devrait ressembler à aujourd'hui, sauf événement justement inattendu.

Quand j'avais lu pour la première fois le passage qu'Omnis consacre au «problème de l'induction» je m'étais fait la réflexion que le système de Hume avait une grave lacune. La question résumée par l'auteur de l'article était: est-il possible de légitimer la croyance que l'état futur des phénomènes sera analogue à leur état passé?

Et l'article d'Omnis, en amalgamant généralisation et induction (amalgame qui n'est pas chez Hume), s'empêchait de répondre par la forme même qu'il donnait à la question.

Sauf à renaître chaque jour, il se constitue une mémoire des phénomènes, ainsi qu'un regroupement et une forme naïve de classement. Ce classement n'est possible qu'au moyen de la notion de classe qui dépend du processus de généralisation. Les observations de Hume ne sont ni intelligentes ni généralisables, parce qu'il a fait le vide et traite l'esprit comme une boîte noire avant la lettre.

Et Popper en s'appropriant les questions que se pose Hume est proprement impardonnable. Si la psychologie observe le phénomène de la généralisation, pourquoi un pseudo-philosophe irait-il en nier la nécessité dans le fonctionnement de l'esprit humain?

N'est-il pas nécessaire, ce processus, à la compréhension des exemples suivants:

31) l'idéalisme pose que l'être est la pensée

32) Hume (1711-1776) pense que la certitude des connaissances résulte de l'invariance des opérations mentales

33) Hume soutient que la réalité du monde extérieur n'est qu'une croyance*9

Dans la prochaine livraison: Répit pour Popper (qui attendait son tour au pilori [!]), encore l'induction, les paradoxes de Hempel et de Goodman à la sauce de la sémantique opératoire, ou quand les cygnes sont tous des corbeaux, et la neige est blanche si Quine le croit.


À suivre.

*1 Je retiens le sens 1 du PR, car contrairement à ce que semble faire Kripke (1940- ) je me sers d'une langue où les mots ont un sens. Eh oui, si un épitémologue peut en cacher un autre, il en va de même pour les philosophes et les logiciens. Et croyez-moi: ils sont aussi dangereux que les trains, surtout quand ils emploient des mots qu'ils ne comprennent pas, faute d'admettre le sens.
*2 Dans la mesure où une idée peut traverser 20 siècles sans subir d'altération. Omnis présente ainsi les travaux de Bacon: l'oeuvre consiste principaleent en une théorie empiriste de la connaissance. Dans son Instauration Magna (1623), il soutient qu'on ne peut connaître la nature qu'en l'observant et tente de dégager des lois de l'induction, où il voit la méthode de toute connaissance.
*3 Même source. À titre de repères. On reviendra sur ce qu'il considère comme obstacles. Les deux autres questions que je voulais aborder sont reportées à une livraison à venir, à l'exception peut-être de Popper, car il n'est pas innocent dans cette affaire.
*4 Les bio-datations ont le mérite de montrer qu'il n'y a pas collusion, sauf par l'entremise d'un médium. Je dis «en apparence», parce que l'épistémologie du XXe siècle semble être consacrée entièrement à la réfutation de l'induction, alors que c'est la déduction qui est stérile.
*5 Même s'il a contribué à l'éclosion du libéralisme et qu'on voit son influence dans la Constitution américaine et la Révolution française - partisan de la séparation des pouvoirs civils et religieux; détails tirés d'Omnis et donnés à titre de repères.
*6 Même source.
*7 Trotignon, Pierre. 1989. Bachelard. EU Corpus. vol. 3:714-715. Imaginez la gymnastique: comment procéder à une vérification... fuyante à son tour?
*8 GML = Grand mémento Larousse en 2 vol.
*9 Il a un léger problème ontologique ici: comme il fait partie du monde extérieur de son interlocuteur (mis en place pour l'occasion), il est lui-même une opinion.

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19.11.06

Croire ou savoir 27

Datation + Domaine

Le truc de la Sémantique Générale que j'ai utilisé dans la dernière livraison, qui consiste à dater soit les propos soit les auteurs, pour utile qu'il soit, est un peu lourd et gêne certainement une lecture qui se voudrait rapide ou flottante, même s'il donne du recul à la réflexion.

Un autre moyen d'éviter les fausses interprétations consiste à indiquer à quel domaine appartient sinon la discussion, au moins les termes qu'on utilise. J'ai consacré tout un ouvrage assez technique à la question de ce que j'ai appelé les opérateurs sémiotiques discursifs. Sémiotiques parce qu'ils portent sur le signe, discursifs, car leur portée dépasse celle de la phrase.

Contrairement à certains de mes contemporains, je suis sensible au fait de ne pas comprendre. Par exemple, peu versé en biologie ou en paléontologie, malgré mon admiration pour Cuvier, je ne saisissais pas ce que signifiait «convergence» au début de l'article d'Omnis sur les pingouins, probablement induit en erreur par l'épithète antéposée «simple».

L'auteur de l'article se servait d'un mot d'emploi relativement courant avec son sens technique, mais non mathématique.*1 À ma défense, je signalerais le fait que l'article ne porte pas d'indication de domaine (qui tombait sous le sens [les pingouins sont des oiseaux, donc il s'agit de zoizologie]). Cela ne m'aurait pas aidé, naturellement, puisque je ne savais pas (littéralement) que ce sens existe (existait).

Dans le Petit Robert (PR), le sens est naturellement identifié par ses deux domaines d'application. «Ressemblance partagée par différents groupes (espèces, etc.) qui n'est pas héritée de l'espèce ancestrale.»

Je savais que les pingouins et les manchots (ici ce n'est pas un exemple d'opérateur, mais un emploi) ne partageaient ni le genre ni l'espèce (ni l'aire de distribution, comme je l'ai indiqué), mais je n'étais pas assez biologiste (ni zoologiste) pour songer à un ancêtre commun. Je me suis intéressé à la classification en tant que démarche parallèle d'une certaine analyse du sens, mais je n'avais pas songé à superposer étymologie et ancêtre, malgré la métaphore latente.

L'opérateur sémioréférentiel le plus courant, au sens biologique, ne m'aurait été d'aucune utilité, à moins de comporter une indication définitoire. Néanmoins, l'indication d'un domaine peut permettre, surtout dans un texte (écrit), de revenir au passage incriminé après vérification.


Place dans l'Histoire, place de l'Histoire et de l'histoire

Omnis*2 inaugure l'article «philosophie» par cette phrase: «Les significations que la philosophie a revêtues et revêt sont tributaires de son histoire et de l'histoire en général»

On trouve encore dans Omnis, à propos de Piaget, cette remarque: «Sa théorie du sujet de la connaissance néglige cependant les processus spécifiques par lesquels se constituent les sciences: c'est-à-dire leur histoire réelle».

L'exemple 30) met en évidence la relativité de l'information de l'énoncé.

30) Popper (1902-1994) pense que toutes les sciences sont conjecturales

On dit de l'homme (Popper) qu'il est un des plus grands philosophes des sciences (épistémologues) du XXe siècle, qu'il couvre effectivement. Mais a-t-il eu cette opinion tout au long de ses 92 ans? Certainement pas. Sauf qu'après consultation de sa bio-bibliographie dans wikipedia, on est en droit d'en douter. Il semble que contrairement à moi, cet individu a passé son existence à reprendre et développer ce qu'il a écrit entre 28 et 31 ans. Sa propension à user du quantificateur universel, comme dans l'énoncé de 30), lui a mérité la sympathie, entre autres, des créationnistes. En tant que juge et exécuteur, il avait liquidé Darwin.

Il semble avoir été l'arbitre de ce qui est/serait science et ne l'est/le sera pas. En fait, il illustre parfaitement ce qu'il dira des intellectuels à 83 ans: «ils ne savent rien», [c'est moi qui ajoute] mais par contre ils ont une opinion sur tout. Le côté charlatan devient clair quand on apprend qu'il cherchait comme Descartes le siège de l'âme. Il n'était pas seul: le prix Nobel de neurophysiologie également atteint par la limite d'âge (73 ans) participait à cette quête du Graal.


L'incompris et l'incompréhensible

Bachelard, cité dans le Gdel, a écrit: «Rien n'a plus ralenti les progrès de la connaissance scientifique que la fausse doctrine du général qui a régné d'Aristote à Bacon inclus et qui reste, pour tant d'esprits, une doctrine fondamentale du savoir.»*3

Je ne sais pas ce que les auteurs de l'article comprenaient, mais personnellement je suis assez perplexe et la zone d'incompréhension s'étend de «fausse» à «qui a», passage que j'ai mis en italiques.

Est-il question
- de la généralité comme critère scientifique (il n'y a [n'y aurait] de science que du général)
- de la possibilité d'un savoir général?

Popper s'en est bien pris à l'induction - ce qui ne change rien aux observations, mais le marque comme idéaliste, avec un zone d'ombre dans le cerveau, où croîtra une métaphysique, tumeur maligne de toute pensée.

Pourquoi Bachelard (1884-1962) n'aurait-il pas inauguré le renvoi aux oubliettes préscientifiques en s'en prenant à Aristote (-384- -322) et à Bacon (1561-1626)? On constate aussi qu'il voit grand. Et il fait le saut jusqu'au milieu du XXe s. Pour mettre au cachot de l'ignorance ou de l'erreur généralisée des cohortes entières (au sens démographique).

S'agit-il d'une maladie qui frappe les épistémologues? On est en droit de se demander, outre leurs lectures, ce qui pousse des hommes apparemment honnêtes à s'aventurer sur des terrains aussi glissants ou marécageux. L'audace? Le pari qu'on ne les attrapera pas à ce jeu qui consiste à croire qu'on a raison parce qu'on dit le contraire de ceux qui viennent avant (ou du voisin)? La duperie est totale quand on vous prête les propos de Hume, oblitéré de ce fait.

Plus prosaïque, le cas de «l'hélice à spirale complète» est particulier, lui, car si chaque mot peut recevoir un sens, pour moi, l'ensemble reste obscur quant à sa désignation (sa référence): il s'agit de la première hélice propulsive (donc pas d'une roue à aubes). J'ai trouvé trace d'une «roue à paliers», mais il s'agit de la roue à aubes.

Comme je ressemble à une taupe (ou une marmotte ou un terrier), je ne suis satisfait que lorsque j'ai une réponse au moins approximative à ma question. Il m'a fallu remonter à la vis d'Archimède. Première forme de l'hélice de navire (au XVIIIe s. et de convoyeur - dans une goulotte). Il semble que le Français Sauvage ait décidé d'y découper «une spirale», mais c'est son ami Normand qui fractionna cette spirale «entière et unique», «lourde et encombrante», en trois branches.*5

L'éclaircissement de la question du général (et pourquoi elle formerait une doctrine) est reporté à la prochaine livraison, avec une brève analyse du discours de Foucault sur le discours des savoirs. On trouvera peut-être un écho de Popper, sur lequel personne ne semble s'entendre. Cette livraison à venir (ou pas) est dédiée au passant sur ce blog qui croyait que s'en foutre était une attitude propositionnelle gnostique.



À suivre.

*1 Contrairement à Descartes, je ne déduis pas mon existence du fait que je pense; je proposerais, d'ailleurs, de remplacer le célèbre cogito, ergo sum par «je doute, donc je pense probablement» ou «je commence à penser».
*2 Dictionnaire encyclopédique alphabétique en 1 vol. 1977. Paris: Larousse. Pour les précisions bibliographiques voir sur le site tso.
*3 La formation de l'esprit scientifique, 3, cité par le Gdel (= Grand dictionnaire encyclopédique Larousse. 1984-85. 10 vol. 1 suppl. 1992)
*4 Repères: Saussure (1857-1913), Koyré (1882-1964), Michel Foucault (1926-1984).
*5 Entretemps, les Anglo-saxons et un Suédo-Américain avaient fait des essais au moyen d'hélices à deux branches (1800-1839). Ces détails sont tirés du Gdel qui omet de dater l'invention de Sauvage-Normand. C'est le retour à Omnis qui avait été le point de départ qui me fournit les dates (faute d'avoir indiqué l'ordre alphabétique d'origine de la note, j'ai dû frapper à toutes les portes [EU aurait été la dernière]): Frédéric Sauvage (1786-1857). Son idée est de 1832. Augustin Normand (1792-1871), constructeur havrais. On ne dit pas quand celui-ci divisa la spirale en trois branches.

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18.11.06

Croire ou savoir 26

Temps et savoir

Le titre intercalaire est un peu prétentieux, mais il permet de rappeler que pour l'instant je m'intéresse aux rapports de l'information que comporte l'énoncé avec le temps, grammatical aussi bien que référentiel.

Une des bonnes choses qu'on peut récupérer d'une doctrine qui semble avoir eu plus d'ennemis que d'amis (la Sémantique Générale*1), c'est l'insistance sur l'héraclitéisme des événements et des choses en général. Et aussi de la nécessité de fournir suffisamment de coordonnées pour qu'un message ne soit pas totalement livré à la dérive comme une bouteille à la mer.

Ainsi, si je cite la Syntaxe française de Chapsal (1855)*2, il est sans doute utile de savoir qu'il s'agit probablement de Charles-Pierre Chapsal (1788-1858), dont la grammaire date de 1823. Les précisions me viennent naturellement du Larousse du XXe siècle (LXX). Les repères temporels sont utiles, car ils apportent un bémol à la concordance premier verbe passé composé --> deuxième verbe imparfait. Selon lui, on ne peut pas dire a) si la personne (il) y est encore. Il faut dire b):

a) j'ai appris qu'il était à Paris
b) j'ai appris qu'il est à Paris

C'est donc la référence qui détermine ici le temps. On notera que Chapsal s'appuie sur des exemples très classiques: Molière (1622-1673) et madame de Sévigné (1626-1696). À l'alinéa 485, il signale que l'imparfait ne peut s'employer «pour exprimer une action ou un état habituel, qui existe dans tous les temps». L'imparfait, dit-il, ne saurait rendre la pensée. Il donne l'exemple de Voltaire (1694-1778), à suivre; les autres, que je ne cite pas du fait de leur longueur, sont de Bossuet (1627-1704) et de Fénelon (1651-1715):

c) il concluait que la sagesse vaut mieux que l'éloquence

L'alinéa 486 apporte une restriction à la règle de 485: l'imparfait de l'indicatif va s'employer («quoiqu'il s'agisse d'une chose vraie dans tous les temps») lorsque les auteurs «veulent peindre plutôt une simultanéité avec le verbe de la principale [le complexe préfixal opérateur ici] qu'une coïncidence avec l'instant de la parole», soit d):

d) j'ai trouvé que la liberté valait mieux que la santé

Il s'agit alors de «rappeler un fait, une particularité plutôt qu'une maxime, une vérité constante». Si l'on retourne un instant à Sensine*3, on pourra convenir qu'il y a un imparfait de narration (en d)) à l'égal du présent de narration. Retrouverait-on ici trace de l'intentionnalité, que personnellement je trouve encombrante? Ou bien les deux maximes se valent, en e) et f):

e) la santé vaut mieux que la liberté
f) la liberté vaut mieux que la santé

Restons dans le sujet: que faire de l'imparfait de 27) pour le verbe de l'énoncé?

27) j'ignorais que la marmotte présentait de grandes qualités psychiques
-T->
27') j'ignorais que la marmotte présente de grandes qualités psychiques

A priori, rien de choquant. Dans les termes de Sensine, les qualités de la marmotte sont «toujours vraie(s) ou permanente(s)», ce qui commande le présent absolu. Un de ses exemples est de notre domaine (gnoséologie):

e) Je vous ai dit que le soleil est plus grand que la terre

La plupart des auteurs que j'ai cités dans cette série ne sont plus vivants, même si certains d'entre eux ont été mes ou nos contemporains, mais l'on peut considérer leur pensée ou leurs idées ou même leurs opinions comme étant plus ou moins d'actualité.

Temps, Histoire, savoirs

Le Gdel à l'article «savoir» écrit: «Foucault écrit», mais ce cas n'est pas probant, car il est mort avant la parution du dernier volume du dictionnaire.*4 Il serait temps que je m'exécute, ayant promis de parler de la très verbale et cataloguée analyse des savoirs par Foucault.

Je pratiquerai la réduction, le texte de la citation du Gdel figurant en note ci-dessous. Il pose d'abord que le savoir est

1 --> une pratique discursive [=> un discours] qui parle des différents objets qui acquéreront ou non un statut scientifique dans un lieu: le domaine => savoir*5

2 --> l'espace d'un sujet tenant un discours [pratique discursive de 1] sur des objets [candidats au statut d'objet scientifique] par rapport auxquels il prend position*6

3 --> un langage [champ de coordination/subordination des énoncés] [de la pratique discursive] où se manifestent, se définissent, s'appliquent et se transforment concepts [représensant les objets de 2]*7

4 --> le discours [pratique discursive] [d'un langage] définit le savoir dans les utilisations et les appropriations possibles*8

La dernière citation comporte deux volets:

5 --> les savoirs ne sont pas tous scientifiques a) ils ne sont pas nécessairement proto-scientifiques; b) ils ne sont pas nécessairement l'ontologie évacuée des sciences*9

6 --> synthèse: le savoir implique un discours qui se définit par la formation du savoir*10

En comparant les résultats du démontage aux exemples 28) et 29), on est enclin à promouvoir l'inconscient au rang de savoir.

28) Jacques Lacan (1901-1981) a montré que l'inconscient doit être interprété comme un langage
29) Jacques Lacan énonce en 1966 que l'inconscient est structuré comme un langage*11

On note que les dates entre parenthèses en 28) m'ont incité à modifier le temps du verbe du complexe opérateur. En 29), la date est fictive, mais elle s'accorde à la teneur générale de l'énoncé et n'entrave pas la fonction du verbe-opérateur. Sur l'information que comporte les deux énoncés, on dira qu'il ne s'agit pas de la même chose. Freud (1856-1939) interprétait déjà (dans le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient - 1905) les mécanismes du rêve et de l'inconscient comme les figures classiques, que Saussure adapte structurellement dans son Cours.


À suivre.

*1 General Semantics d'Alfred Korzybski (1879-1950), auteur de The Manhood of Humanity, 1921 et Science and Sanity: An Introduction to Non-Aristotelian Systems and General Semantics, 1933. Je n'entreprends pas une défense de son système, ni une réhabilitation, mais je signale simplement que son influence n'a pas toujours été négative. Mes sources ne sont d'ailleurs pas du fondateur du mouvement, mais d'un sémanticiste moins discutable: S. I. Hayakawa*. On a fait grand cas en sémantique du triangle d'Ogden & Richards, mais John Lyons** dans son Semantics en 2 vol. (1977) rapproche l'entreprise de ceux-ci de celle de Korzybski, qu'il propose de renommer Therapeutic semantics.
* Hayakawa, S. I.. 1939. Language in Action. New York: Harcourt, Brace and Company.
Hayakawa, S. I.. 1950. Symbol, Status, and Personality. New York: Harcourt, Brace & World, Inc. [Recueil d'articles]
** Lyons, John. 1977. Semantics. 2 vol. Cambridge: University Press.
*2 Chapsal, Charles-Pierre. 1823. Syntaxe française. Paris: Hachette et Cie [1855].
*3 Il faut continuer à lire, pour savoir, disait Pierre Fontanier à propos d'une figure obscure. Mais l'usage que j'en faisais récemment constitue aussi une bonne règle. Si je m'étais donné le mal de lire la préface à la huitième édition de l'ouvrage de Henri Sensine dont je parle dans la dernière livraison, j'aurais su que l'édition originale remonte (-tait) à 1896. Donc, techniquement, Chapsal et Sensine décrivent des états de langue différents entre eux et différent de la langue d'aujourd'hui si l'on souscrit à une conception stricte de la synchronie.
*4 Gdel: 1985. Supplément 1992. Michel Foucault (1926-1984), comme repères: Saussure (1857-1913), Bachelard (1884-1962).
*5 Un savoir, ce dont on peut parler dans une pratique discursive, qui se trouve par là spécifiée: le domaine constitué par les différents objets qui acquéreront ou non un statut scientifique [...] Foucault, Gdel
*6 un savoir, c'est aussi l'espace dans lequel un sujet peut prendre position pour parler des objets auxquels il a affaire dans son discours [...] Foucault, Gdel
*7 un savoir, c'est aussi le champ de coordination et de subordination des énoncés où les concepts apparaissent, se définissent, s'appliquent et se transforment [...] Foucault, Gdel
*8 enfin un savoir se définit par des possibilités d'utilisation et d'appropriation offertes par le discours [...] Foucault, Gdel
*9 il y a des savoirs qui sont indépendants des sciences (qui n'en sont ni l'esquisse historique ni l'envers vécu), mais [...]
*10 il n'y a pas de savoir sans une pratique discursive définie; et toute pratique discursive peut se définir par le savoir qu'elle forme (L'archéologie du savoir, 6) Foucault, Gdel.
*11 Langage et non langue. Je ne suis pas sûr qu'on ait assez insisté sur la différence.

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17.11.06

Croire ou savoir 25

Bref retour sur «l'a- ou la temporalité» des idées ou des croyances: de quelle sorte de présent s'agit-il dans le verbe opérateur? Présent historique ou permanent? Je le dirais plutôt indéfini, ou comme l'abbé Girard*1, relatif. Mais non pas relatif au moment où l'on parle, mais relatif à la nature de la proposition si faussement nommée dans ce cas-là, la complétive.

On peut même suggérer que le temps de l'opérateur dépend également du degré d'adhésion où l'on est par rapport à la proposition. Ainsi 15) est indécidable (on pourrait avoir «écrivait», «a écrit»), mais dans 15') p me semble plutôt faux, donc 15") me semble justifié:

15) Descartes écrit que p
15') Platon pense que la vraie vie est la mort
15") Platon pensait que la vraie vie est la mort

Quand il s'agit d'un objet inanimé, comme un dictionnaire, le présent ne pose pas de problème, même si Omnis date d'il y a 29 ans:

16) Omnis indique que l'expérience est la relation qu'entretient le sujet de la connaissance avec la réalité

Dans le cas de 17), ce serait plutôt le présent permanent ou immuable:

17) la physique montre que l'on n'observe scientifiquement que ce que les concepts permettent d'observer

Mais si l'on date l'opinion ou l'idée, l'opérateur se met à l'imparfait ou encore au passé composé, l'accompli. La datation peut être implicite, par le choix du temps.

18) Les marxistes pensaient [ont pensé] que l'idéalisme c'est [était] la philosophie bourgeoise

Soit:
19) Omnis considère que la dictature du prolétariat est un concept
et:
19') On a considéré que la dictature du prolétariat était un concept

L'application de la concordance modifie la portée de la proposition. Était s'entend naturellement comme «n'est plus». Les règles de base sont relativement simples, comme le rappelle le LXX*2, pour croire (et ses assimilés): se construit avec le subjonctif lorsque la phrase est négative ou interrogative.

19") Omnis considère-t-il que la dictature du prolétariat soit un concept?
19'") Omnis ne considère pas la dictature du prolétariat soit un concept
20) je ne crois pas qu'on puisse substituer stature à posture
21) croyez-vous qu'on puisse considérer debout et redressé comme synonymes en parlant de la station de la marmotte?

Autrement, c'est l'indicatif et les grammairiens privilégient un exemple au futur, sans doute parce qu'il leur permet d'introduire la règle suivante: si le premier verbe est au passé, le second prend le conditionnel.

22) l'ontologisme du matérialisme pose que la matière constituera tout l'être de la réalité*3
22') l'ontologisme du matérialisme posait que la matière constituerait tout l'être de la réalité

Sauf exceptions, comme la «manière vive de s'exprimer» que signale LXX ou quand la négation «ne détruit pas le sens de la certitude dans la pensée», l'indicatif est de mise:

23) croyez-vous que l'inconscient est structuré comme un langage?
24) pouvez-vous croire que toutes les sciences sont conjecturales?*4

Selon le Gdel, c'est Kant qui offre la première analyse conceptuelle de la notion de croyance. Il fait entrer trois termes: deux points de vue et l'idée d'assentiment qui est envisagée donc, subjectivement et objectivement tour à tour. Je ne m'attendais pas à trouver dans le dictionnaire un exposé détaillé de ce qui fait «la suffisance» ou son manque dans l'assentiment*5. Mais c'est la matière du jugement. Lorsque l'assentiment n'est suffisant qu'au point de vue subjectif et qu'il est tenu pour insuffisant au point de vue objectif, on l'appelle croyance.

Le Gdel cite ensuite la Critique du jugement, où la manière de penser morale (la croyance) est opposée à l'acte et à la connaissance théorique. Manière de penser morale de la raison dans l'assentiment à ce qui est inaccessible à la connaissance théorique. Dans son système, donc, la substitution de savoir à croire n'est pas possible, puisqu'il s'agirait d'un objet différent (p),

25) je sais que le dauphin a de grandes qualités psychiques

L'idée d'assentiment convient peut-être à la définition de la croyance, mais en échange le savoir est-il un acte? Le Gdel oppose à Kant Nietzsche*6 pour qui c'est plus qu'un acte dans les deux cas, qui y voit manifestation de la volonté. Il me semble par sa manière de nommer la question plutôt que de l'analyser un précurseur de Bachelard. Volonté (cela va de soi) et affirmation seraient toujours présentes. On n'est naturellement pas obligé de le suivre:

«La croyance est le fait primitif, même dans toute impression des sens: la toute première activité intellectuelle est une sorte d'affirmation. Dès l'origine, on "tient pour vrai".»

Pour Spinoza, le savoir est une connaissance claire et distincte, d'après le Gdel, toujours. Comme ici en 26):

26) je sais qu'on reconnaît les otaries à l'existence d'un pavillon auditif*

Kant devient moins clair, qui veut abolir le savoir pour ménager une place à la croyance. «Je n'ai jamais le droit d'avoir une opinion sans avoir au moins quelque savoir.» Je crains qu'il ne tombe dans le panneau qu'il a ménagé. Chez Hegel, on retrouve le vertige familier au phénoménologique: le savoir est un parcours, de la «certitude sensible» à la science, savoir absolu, forme systématique où la philosophie «pourra déposer son nom d'amour du savoir pour être savoir effectif.»

Renan est plus rassurant, même s'il est, selon les apparences, positiviste: «il viendra un jour où l'humanité ne croira plus, mais elle saura (...). Dans l'Avenir de la science, cité par le Gdel.

Je trouve à ces messieurs (et je n'ai pas encore parlé de Foucault)*8 un lyrisme indubitable, même à ce drôle de corps qu'est Kant. Ménager une place au savoir dans la croyance, c'est chercher à réhabiliter l'erreur ou la foi. Pour moi, sans vouloir absolument me conformer aux idées des logiciens qui ont abordé la question, les deux états de conscience peuvent être admis comme des attitudes.

Leur lien avec la perception n'est pas le même, le savoir la corrigeant si elle s'écarte de ce qui est reconnu comme validé. Tout est là, je crois (ah!). Le savoir se vérifie. L'édition des Vrais principes de la langue française de l'abbé Girard, la première édition de Sensine. S'il ne se vérifie pas absolument, les présomptions peuvent l'emporter, par recoupements. L'opinion se réforme ou s'inscruste davantage, pour devenir lyrique à mon tour.

L'opinion s'oppose à elle-même; le savoir, s'il est possible sur la question que pose l'opinion, la remplace.

Il se succède à lui-même chronologiquement, à mesure que les découvertes, les observations et les théories se confirment. Mais on n'imaginera pas un monde sans opinion. Pour me montrer plus aimable avec Kant, j'irais jusqu'à suggérer que l'état habituel des connaissances (je proposerai ultérieurement de ne parler que d'information - comme au journal télévisé) est celui de l'opinion, ou pour faire des statistiques à la Charlie Brown (clin d'oeil à Peanuts): 90 % de nos informations (prises en vrac) sont préfixables doxastiquement et non épistémiquement.

Neuf énoncés sur dix (p) recevraient donc la forme A) de préférence à la forme B):

A) p -T-> aΓp (-T-> Γ --> Δ) -T-> aΔp

B) p -T-> aΓp (-T-> Γ --> Ε)-T-> aEp

où a est l'agent d'énonciation, Γ l'opérateur gnostique, est le complexe préfixal de l'énoncé, et p l'énoncé; et où Γ --> Δ, se lit gamma implique delta et Γ --> E se lit gamma implique epsilonn. Gamma: opérateur gnostique; delta: opérateur doxastique; epsilonn: opérateur épistémique. -T-> indique une transformation, comme en C):

C) les catégories sont distinctes des concepts scientifiques
-T[=Γ]->
j'imagine que les catégories sont distinctes des concepts scientifiques
-T[=Δ]->
je crois que les catégories sont distinctes des concepts scientifiques
-T[=E]->
je sais que les catégories sont distinctes des concepts scientifiques



À suivre.

*1 Greimas m'avait accusé de ressusciter Brunot en raison de l'édition que j'utilisais. Ni historique ni permanent ni pittoresque, ni la GLFC ni le Bon usage de Grevisse* ne font état de cette apparente convention de citation. Girard (il s'agit de l'abbé, célèbre [anti-]synonymiste et, partant, sémanticien avant l'heure) est cité par un auteur (H. Yvon, 1951) que cite Grevisse qui date de 1747 les Vrais principes de langue française, mais le LXX indique 1717. Sur l'emploi des temps, on peut consulter le très pédagogique Emploi des temps en français ou le mécanisme du verbe d'Henri Sensine. 1926. Paris: Payot [1963]. Voir la note sur tso. Sensine emploie la notion d'absolu, ce qui le situe probablement au XIXe siècle, suivant Girard dans cet usage. Le roman qu'il cite, Diamant noir de Jean Aicard date de 1895.
*Grevisse, Maurice. 1936. Le Bon usage. Gembloux: Duculot [1959, 7e édition].
*2 LXX. Larousse du XXe siècle en six volumes. 1928-1933. Paris : Larousse [1951].
*3 Modification du temps d'origine pour éviter les énoncés du type: il viendra.
*4 Adaptées du LXX.
*5 J'ai eu la Critique de la Raison pure entre les mains étant adolescent et j'ai préféré Camus et Gide.
*6 Dire qu'il est un des quelques philosophes que j'ai lus. Cela explique pourquoi j'ai mis tant de temps à me remettre de mon contact avec la philosophie.
*7 Des phoques, sans aucun doute.
*8 Qui se livre à un catalogue d'acceptions diverses. Next post. Prochaine livraison.

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15.11.06

Croire ou savoir 24

Note intercalaire

Je m'aperçois que sans bien faire la différence, j'ai fini par amalgamer (pas au sens politique et actuel) les deux projets de «sujets» de réflexion: la tyrannie du réel (phrase de Bachelard) et la pensée scientifique totalitaire. Je me proposais aussi de traiter du métaphorisme de l'épistémologue. Mettons tout ça dans le même flacon et secouons énergiquement. Mais dans la présente livraison je ferai une petite mise au point sur la réflexion sous-jacente, c'est-à-dire les moyens linguistico-sémantiques (ou sémiolinguistiques) de distinguer les opérations cognitives de la connaissance et de la croyance, avec leurs verbes opérateurs correspondants, en espérant avancer d'un cran.



Le retour du refoulé

Les opérateurs du complexe préfixal (dont les paradigmes sont croire et savoir) sont, comme toute autre proposition, soumis à un opérateur grammatical comme la négation. L'importance sémioréférentielle de celle-ci varie avec le verbe opérateur, mais aussi avec la variable sujet et le temps qui a ici le comportement d'un mode. Soit, 1), 2) 3), 4) et 5):

1) je ne savais pas que le grand pingouin avait été entièrement exterminé en 1844
2) *je ne sais pas que le grand pingouin est inapte au vol
3) il ne sait pas que les manchots ne sont pas des pingouins
4) il croit que le Petit Larousse fait erreur sur le pingouin
5) je ne crois pas qu'il sache que le manchot et le pingouin n'ont pas le même habitat
6) je pense au contraire que le manchot et le pingouin sont aux antipodes l'un de l'autre*1

Dans 6), «savoir» serait plus conforme. «Au contraire» a une fonction dite de fléchage vers un énoncé antérieur. On dira qu'il s'agit d'une expansion à valeur négative. La négation est une transformation d'expansion, dont la proposition de l'énoncé de départ peut être l'objet, mais son application est conditionnée par le sens ou la référence (vérification de la validité dans la situation réelle ou sur documents). 6) ne peut pas se réécrire 6') sauf par simple manipulation syntaxique, tandis qu'avec le paradigme subjectif et doxastique, la chose est possible (mieux encore avec un autre pronom):

6') *je sais que le manchot et le pingouin ne sont pas aux antipodes
6") je pense que le manchot et le pingouin ne sont pas aux antipodes

Pour une raison de cohérence interne du sujet (humain), 2) comme 7) n'est pas possible, distinct de 8), argumentatif, qui, selon la Grammaire du français contemporain, exprime l'éventualité,*1 mais aussi, semble-t-il, le doute:

7) *je ne sais pas que le grand pingouin a été entièrement exterminé en 1844
8) je ne sache pas que p

La cohérence interne (affirmer à la première personne ne pas savoir un objet de savoir - sauf rhétoriquement, cf. 8) n'est pas la seule en cause en 2): la concordance intervient ainsi que la temporalité du référent. Comme le pingouin en question (Alca impennis) a disparu, le passé est obligatoire, cf. 2'):

2') je sais que le grand pingouin était inapte au vol

L'opérateur de 5), avec l'opérateur qu'il enchâsse, ont pour équivalent(s) 9):

9) je crois qu'il ne sait pas que p

Dans 10) l'expansion se transforme

10) il faut savoir que l'intuitionnisme s'oppose au formalisme*3

10T) il faut savoir que p -T-> il faut que x sache que p

10T) est l'équivalent approximatif de «on doit savoir que p», mais s'il y a eu expansion, elle n'est pas réversible par transformation:

10T') on doit savoir que p -T-> *on doit que x savoir que p

En fait, on se doit d'essayer avec le pronom personnel de la 3e personne du singulier: il; il doit savoir -T-> *il doit qu'il sait que. La construction fait défaut. Les expressions synonymes n'ont pas plus de succès: être tenu, être obligé, être contraint de, être censé ne se construisent pas avec la conjonction suivi d'une complétive; dans le recensement du PR seul «ce serait bien que» est valide en ce qui nous concerne.

11) L'intuitionnisme logique soutient que la mathématique est indépendante de tout langage*4

12) L'intuitionnisme soutient que la logique n'est qu'une application particulière de la mathématique

La nature du sujet de l'opérateur nous empêche ici de substituer le verbe «penser» ou «croire» ou même «savoir»*5: une doctrine ne pense pas, pour reprendre la position de Pradines. On lui substitue «poser», par contre, avec succès: admettre ou faire admettre a priori; énoncer, affirmer; formuler sont les sens pertinents que fournit le PR.

De 11) et 12), on déduira 13):

13) l'intuitionnisme soutient que la logique est indépendante de tout langage

Poser est probablement l'opérateur épistémique d'élection du dictionnaire Omnis.*6 Formuler ne semble pas se construire avec une subordonnée complétive.

Un complexe opérateur préfixal peut s'insérer dans une expansion à gauche, mais le sens général n'est plus le même, cf. 14'):

14) John Locke s'efforce de montrer qu'aucune idée innée n'existe dans l'esprit
14') John Locke montre qu'aucune idée innée n'existe dans l'esprit

En 14'), il y a adhésion aux propos de Locke, tandis que s'efforcer de n'implique pas la réalisation du but fixé, uniquement la mobilisation des efforts.



À suivre.

*1 La Grammaire générative arguerait qu'il y a là ambiguïté, c'est pourquoi j'ai ajouté «l'un de l'autre». En effet, les pingouins ressemblent aux manchots (pas de près, et surtout sous l'influence de l'anglais), mais un détail que ne signale pas Omnis tient à la différence de taille qui peut aller du simple au double. L'aire de distribution est plus large, mais reste opposée.
*2 Chevalier, Jean-Claude, Michel Arrivé, Claire Blanche-Benveniste, Jean Peytard. 1979. Grammaire Larousse du français contemporain (GLFC). Paris: Larousse [1964].
*3 Pour mieux comprendre les énoncés relatifs à l'intuitionnisme en 11) et 12). Détail intéressant: Poincaré aurait penché du côté des intuitionnistes.
*4 Relativement au sens de la proposition complétive, ce serait une des rares activités humaines à n'avoir pas de rapport avec le langage qui définit mieux l'humain que la raison que lui prêtait les anciennes définitions dans une comparaison avec les animaux et injuste pour eux.
*5 Sauf figure (le XIXe siècle croyait que p), seuls les sujets humains et assimilés (dont les schnauzers) ont des opinions ou des connaissances (pouvant faire l'objet d'un énoncé intelligible par l'homme).
*6 Pour les indications bibliographiques complètes, voir tso.

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13.11.06

Croire ou savoir 23

Toute connaissance est intuition d'une essence par la conscience.
Husserl

La contradiction de Pradines ou la preuve par la morphologie

Selon Maurice Pradines les choses ne peuvent pas se contredire: il n'y a contradiction, dit-il, que là où il y a diction. Les choses ne se parlent pas; elles ne peuvent donc pas se contredire. Morphologie ou étymologie? Un peu des deux. La morphologie serait celle de la langue latine.

Il semble que Kant ne soit pas loin, qui prétendait que le réel, dans les choses en général, ne peut être contradictoire. Les propositions peuvent l'être, cependant, depuis Aristote (même si je lui ai faussement attribué le carré logique, qui vient plus tard, avec Apulée). Et les propositions sont des choses.

Le PR ne voit pas la chose autrement, pour contradictoire «qui contredit une affirmation», et non son auteur. Et si Pradines avait misé sur l'histoire du mot, il eût perdu également. Balzac l'emploie au sens d'obstacle. La logique ne se formalise pas (façon de parler) en parlant de contradiction entre A est vrai et A n'est pas vrai. Or A est vrai ne «dit» rien.

Voltaire, enfin, en use comme d'une réunion d'éléments incompatibles. Tout cela, ou presque, gracieuseté du PR.*1 Je vous laisse tirer la leçon, s'il y en a une, de ce combat d'arrière-arrière-(x+1)-garde.


La pseudo-créativité des sujets parlants II

Souvenons-nous des contraintes particulières: la production de phrases doit être spontanée et les phrases doivent n'avoir jamais été prononcées (ou écrites) ou entendues (ou lues)*2 auparavant.

On supposera que la phrase est toute variante de SVO. Ce qui n'est pas dit dans ce principe (peut-être trouve-t-on ailleurs des détails sur son applicabilité), c'est si la phrase doit être nouvelle en elle-même ou si elle est considérée comme nouvelle dès qu'un morphème ou un mot varie.

Cf. il pleut aujourd'hui, il pleuvra demain.

Laissons la production aux sujets parlants, et considérons le sujet comprenant (s'il a de la chance). Tout à l'heure je suis tombé sur une phrase de Barbusse dans le PR. Je cherchais octillion, et j'ai eu ocreux: Pas un mot que je connaissais comme tel (cf. ocré). Mais interprétable sans mal, avec la connaissance des morphèmes (ici x-eux). Le reste de la phrase n'est pas ce qu'on lit tous les jours, mais on l'a entendu ou prononcé étant enfant: «le drap est raidi par la boue x». Par le gel. Par la crasse.

Il est donc relativement facile de tomber dans le panneau. Je veux dire par là de s'imaginer que nous sommes effectivement en mesure de comprendre toutes les phrases produites et que nous entendons ou lisons.

J'apporterais à bémol au fait d'entendre. Il suffit d'un mot inconnu pour qu'on ait droit à «l'effet langue étrangère». Je me base ici essentiellement sur mon expérience quotidienne, la télé servant trop souvent de fond sonore (masochisme, certainement). Il suffit d'un nom propre jamais entendu pour qu'il y ait un blanc, et le phénomène est le même s'il s'agit d'un mot inconnu ou peu familier (en français comme en anglais - j'ai d'ailleurs besoin de plus d'attention pour suivre un Britannique qu'un Américain).

Comme je parcours énormément de textes (surtout ces temps-ci, manière de contrer l'agitation provoquée par la thyréotoxicose), j'ai eu l'occasion de tomber souvent sur des mots inconnus et au moins des segments de phrases (sinon des phrases entières) rebelles à l'interprétation (spontanée et même analytique). On devinera sans peine qu'il s'agit de textes techniques (scientifiques, notamment) pour la plupart, ou de domaines qui ne me sont pas familiers.

C'est surtout là que le bât blesse, avec ce principe: traduit de l'anglais, on n'a pas le moyen de savoir s'il parle en général du langage ou d'une langue particulière. Les auteurs du Dictionnaire de linguistique ont fait un choix. Mais s'il s'agit vraiment seulement de la langue française familière (commune), disons, la nomenclature du Dictionnaire du français contemporain, alors inutile de se tracasser.

Ou bien le principe mêle à l'allusion mathématique une contrainte de réalité (ou inversement). Autrement dit, il ne serait pas homogène. Et de ce fait, indémontrable et même poppérien, c'est-à-dire infalsifiable.

Retenons cependant que la compréhension d'une phrase ne donne pas nécessairement l'équivalent de ce que le sujet parlant producteur de l'énoncé croit avoir dit ou écrit.

Pour comprendre un énoncé, il faut envisager des processus distincts, même s'ils ont en gros les mêmes bases (ou règles) inférentielles. On se situe ici déjà au-delà de la perception et de la reconnaissance des formes. Je m'en tiens à l'essentiel:

La première phase consiste à associer un sens ou un élément de sens à chaque signe (du morphème à la phrase toute faite [cf. le tour est joué]). Admettons que je lise le segment «les artifices du réel». Aucun obstacle à ce que les éléments significatifs (ici au nombre de 2) soient dotés d'une valeur équivalente.

Toutefois, en phase deux, dite référentielle (extralinguistique), personnellement je ne parviens pas à assigner un référent à artifices, que ce soit dans mon encyclopédie expériencielle*3 ou livresque (culturelle). Et comme la phrase est rapportée dans Omnis, je resterai sur ma fin.

La phrase trois, celle de la signification*4, avec trois composantes (axiologie, doxologie, idéologie) ne permettera pas de passer outre. Il y a comme qui dirait une contradiction dans un artifice du réel (imaginons un artifice de la nature/naturel). On a plus de chance de comprendre «la réalité d'un artifice». Mais je suis mauvais phénoménologue.

On voit donc que le versant de la compréhension est peut-être plus énergivore que celui de la production.

Voici un autre énoncé qui commence bien, mais pose aussitôt problème: «L'objet s'oppose au sujet comme le matériel au spirituel.» Tout allait bien jusqu'à «comme»... Et c'est au niveau référo-conceptuel d'abord, puis ensuite à celui du jugement axiologique: tout le monde ne situe pas le sujet dans la classe «spirituel».

On notera que dans un modèle biplane, la compréhension est peut-être plus facile, mais on ne sait pas quoi faire, alors, de la connotation. Dans l'exemple évoqué ci-dessus elle est soit axiologique (le propre du sujet comprenant, le jugement de valeur), soit doxologique (ou doxastique, la doxa intériorisée). Dernier exemple, à propos de Malraux:

L'écriture ne ment jamais.
l'écriture --> le produit [de l'écrivain]*5
ment --> ne pas dire la vérité
ne ... (ment) --> dit la vérité
jamais --> à aucun moment
ne ... (jamais) --> toujours

La suite de la phrase éclaire, mais c'est une autre histoire: «le sens est stable: de l'action à la mort, de l'histoire au destin...», bref, de la littérature.*6

Si l'automate produit p +1, il ne sera jamais en mesure de comprendre autre chose qu'une sémantique biplane, que dis-je, monoplane (référentielle), où chaque mot (instruction) est une action ou un état.

Même si Prolog donne l'illusion que la machine raisonne, celle-ci ne sait pas ce sur quoi porte le raisonnement. Ni le prédicat ni les arguments ne sont «compris» au sens humainement actif du terme.

On considérera donc ce principe à l'égal d'un effet d'annonce politicien.


À suivre.

*1 Toujours l'édition papier, millésime 2007. Le pare-feu Kerio empêche le démarrage de la vieille édition électronique qui est sur mon disque dur.
*2 Les parenthèses sont de moi. En réalité, la formulation habituelle ne fait pas état de lecture ou d'écriture: un automate analphabète?
*3 Calque de l'anglais: autre version, expérientielle (angl. experiential). Selon Omnis, l'expérience est une relation que le sujet (de la connaissance) entretient avec la réalité.
*4 Ma perception de la signification et de sa complexité est largement et résolument opposée à ce que Ducrot y voit, c'est-à-dire le sens du mot, investissant le mot sens du rôle habituel de la signification. Cependant, pour moi aussi le mot a une signification, qui cohabite avec le sens et s'y greffe (pour employer une image). Cette apparente concurrence pour un seul signe a l'avantage d'expliquer pourquoi et comment le sujet comprenant peut, en partie, ne pas comprendre, c'est-à-dire, en gros, substituer sa connotation à la dénotation.
*5 Les phases (pas de r) ne sont pas «étanches» et le thème «Malraux» intervient dans la sélection de la valeur. Les flèches d'implication sont une simplification de l'inférence conditionnelle qui caractérise l'attribution d'un sens.
*6 On constate que je me suis gardé de trop insister sur les langues de spécialités, les jargons ou les argots. Je crois qu'Étiemble a écrit un excellent essai sur la langue scientifique. Évidemment, un automate peut disposer de sous-lexiques, mais quand saura-t-il qu'il lui faut basculer?


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Croire ou savoir 22

Note intercalaire

Si j'avais lu plus de philosophes étant jeune, je n'en serais sans doute pas à me poser ces questions; et si, adolescent, j'avais été moins passionné de cinéma et de littérature, j'aurais peut-être pris l'algèbre plus au sérieux (la géométrie me plaisait bien*1, comme je préférais la chimie à la physique, allez savoir pourquoi).

Mais si j'avais fait tout cela, je ne serais sans doute jamais devenu sémanticien (ou, comme disait Bréal, sémantiste), mais ça ne s'est pas fait du jour au lendemain: il a fallu que je m'aperçoive que je n'écrivais pas les histoires qu'on voulait lire. Or il n'y a pas plus grand crime que l'absence de congruence.

Ceci dit, l'infini ne m'a jamais vraiment attiré ou fasciné, même si ce n'est que la possibilité d'ajouter 1 à n. + ∞



Parmi les sujets que je me proposais d’aborder*2, mon choix se portera sur

La pseudo-créativité des sujets parlants I

Omnis nous dit que la créativité (le pseudo est de moi, naturellement) est un concept fondamental de la Grammaire générative. Il s'agit de «l'aptitude du sujet parlant à produire et à comprendre un nombre infini de phrases.»

Le dictionnaire de linguistique Larousse, de Jean Dubois et ses collaborateurs*3, ajoute deux précisions à cette description: «produire spontanément» et «phrases qu'il n'a jamais prononcées ou entendues auparavant».

La distinction que fait ensuite le dictionnaire entre créativité qui change les règles (modifie le système de règles) et la créativité gouvernée par les règles permet d'ouvrir une piste. La deuxième créativité consiste à «produire des phrases nouvelles au moyen des règles récursives de la grammaire».

Le même dictionnaire définit la récursivité comme la propriété de ce qui peut être répété de façon indéfinie, propriété essentielle des règles de la grammaire générative. J'ai déjà signalé le fait que la GG est une adaptation des machines de Turing (il y a des automates de Chomsky)*4.

On pourra un jour se demander avec humour comment une machine a pu «révolutionner» une partie de la linguistique, ou, si l'on préfère, comment l'axiome de Peano (de récurrence) a pu modifier la linguistique structurale de Saussure (jusqu'à la biffer, et renouer avec Descartes!).

Pour l'instant, restons avec notre sujet parlant universalisé («tout») qui, selon Dubois et al., peut comprendre la phrase: «Vous trouverez dans ce dictionnaire environ 1 800 termes définis par une équipe de linguistes.»

On voit d'emblée qu'on ne pouvait pas nous présenter la phrase comme exemple de celle que pourrait produire «tout sujet parlant français». Il n'a aucune idée du nombre de mots définis (dans ce dictionnaire - moi non plus) et n'emploie probablement pas couramment celui de terme. En outre, le citoyen lambda ne connaît sans doute comme sens de linguiste que celui de polyglotte.*5

Mais la compréhension n'est pas plus infinie que les phrases que je peux comprendre. Idem pour la production, qui contrairement à l'idée répandue n'est pas le pendant symétrique, quasi isomorphe, de la compréhension. J'en ai touché un mot en note dans une livraison précédente, et depuis, j'ai retrouvé le petit livre où, bien avant l'impact des travaux de Shannon et Weaver, Georges Galichet*6 met en place un émetteur en face d'un récepteur et un message entre les deux. Deux processus, l'élaboration du message (pas itérative ni récursive, chez lui, heureusement), un choix sur les deux «dimensions»*7 de la langue, et une lecture, où s'effectue un nouveau choix, parmi les valeurs sémantiques.

Même si on décide de remettre à plus tard la question de l'infinie récursivité des interprétations de l'automate humain, la question de la production n'est pas aussi simplement réglée. Même en faisant abstraction de la composante sémantique nécessaire à ce point-là du modèle.

Si la machine peut produire des mots qu'elle ne connaît pas, il n'en va pas de même pour le sujet parlant. La GG se contente de «faire des phrases», mais le modèle n'est ni efficace ni complet s'il ne permet pas d'engendrer des suites phoniques ou graphiques ou encore des suites de morphèmes.

Admettons que l'automate dispose des règles de formation des unités lexicales, tout le monde sait bien que toutes les combinaisons possibles ne sont pas exploitées. Ensuite, si l'automate est capable d'ajouter un mot à l'autre en vertu des règles qu'il possède, comment gère-t-il les contraintes contextuelles (restrictions sélectionnelles), introduites plus tard par Chomsky?

S'il ne s'agit que de produire des suites de symboles, bravo, mais la langue n'est pas un langage au sens des mathématiques. Inutile d'ailleurs de pousser si loin l'investigation.

Aucun*8 sujet parlant ne peut produire de phrases comportant des mots ou des morphèmes qu'il ne connaît pas. Les ratés et les productions bancales ne comptent pas comme phrases jamais prononcées. On peut envisager de calculer le nombre de phrases prononçables à partir d'un vocabulaire donné, mais sans contraintes sur les combinaisons les résultats sont effarants. À titre d'exemple, 12 objets peuvent se permuter de 479 001 600 manières.*9

Aucun sujet parlant normal ne peut produire de phrases qu'il ne comprend pas. Si mes souvenirs sont bons, un certain Oller*10 s'était donné la peine de chercher des limites à l'infinité ou -tude inscrite dans la doctrine générative. Personnellement, je me contenterai de substituer indéterminé à infini.

L'automate ne comprenant pas, peut, lui, continuer à aligner les symboles ne voulant rien dire. Mais en réalité, pour remplir son contrat et ne pas se trouver au rebut, il lui suffit d'imprimer (admettons, par réalisme), un nombre p de phrases + 1.


À suivre.

*1 Où j’ai fait preuve, sans le vouloir, d’une certaine créativité, inventant une solution, faute d’avoir étudié.
*2 Ce sont : la tyrannie du monde extérieur (Henri Poincaré et non Bachelard, comme je l'ai signalé précédemment), sur la pensée totalitaire, sur la Contradiction de Pradines : la preuve par la morphologie, selon qui les choses ne peuvent pas se contredire et sur la pseudo-créativité des locuteurs qui restent, malgré l'épistémologie, des sujets, bien que parlants, et même souvent bavards. Il y aura une suite où je me concentrerai sur la compréhension du jamais lu ou entendu.
*3 Dubois, Jean et al. 1974. Dictionnaire de Linguistique. Paris: Larousse. [Mathée Giacomo, Louis Guespin, Christiane Marcellesi et Jean-Pierre Mével]
*4 Dans le dictionnaire «Le langage» dirigé par Bernard Pottier*, on trouve un article de Jean-Pierre Desclés, «Linguistique et formalisation», qui traite des grammaires formelles de Chomsky.
*Pottier, B. (dir.). 1973. Le langage. Paris: CEPL.
*5 Naturellement, le sujet Robert Petit, en 2007, n'a pas gardé la trace de cette interprétation populaire. Mais le Larousse du XXe siècle et le Petit Larousse de 1918 parlent d'un savant ou de celui qui fait une étude spéciale des langues.
*6 Galichet, Georges. 1949. Physiologie de la langue française. Paris: PUF [1967].
*7 En «profondeur» et en «étendue»: on a reconnu les axes chers à Saussure et singulièrement pratiques: le paradigmatique (substitution/commutation) et le syntagmatique (combinaison/expansion).
*8 C'est à contre-gré (tiens, de la créativité!) que j'utilise le quantificateur universel contraire.
*9 Exemple de G. Boucheny et A. Guérinet dans la section arithmétique du GML, vol. 2:44. Repris par le PR. Mais ce n'est pas ainsi que fonctionne la langue. Un sujet parlant au sens strict (qui n'écrit pas par métier) a un vocabulaire inférieur à dix mille mots (estimation généreuse) et ne construit pas de phrase dépassant 20 mots, à moins de coordination ou de subordination. À 20, l'apposition est comprise (ex. ce matin à cinq heures). Et rares sont les sujets et les compléments qui peuvent permuter en conservant le même verbe, etc. Je laisse ces rares plaisirs aux linguistes-statisticiens. Combien de phrases de 20 mots peut-on construire avec 10 000 mots, sans répétition? On pourrait fixer la limite au chiffre que donnent les mêmes auteurs (du GML) pour les combinaisons des 27 lettres de l'alphabet, qui dépasse le doublement du rang du milliard: la dizaine au-dessus de 8 x 000 (15 octillion [?]).
*10 Oller, John, Jr. 1971. Coding Information in Natural Languages. La Haye: Mouton.

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11.11.06

Croire ou savoir 21

Mise en garde/mise au point

Malgré les propos parfois réducteurs que je semble tenir, je ne crois pas, objectivement, qu'une thèse, une théorie ni même une doctrine soit réductible à un ensemble d'énoncés glanés plus ou moins au hasard, presque toujours indirectement, souvent rapportés tronqués ou déformés par complaisance, malice ou ignorance.

Par contre, je sais qu'une théorie comme faisceau d'hypothèses (c'est le mot qu'on y associe, un peu facho) est réductible à l'expression la plus simple de celles-ci. Ce principe ne s'étend cependant plus à une science, s'il a jamais pu le faire, qui consiste en un système de systèmes dont, de nos jours, un seul individu n'est plus à même de rendre compte.

Je ne me proposais pas de faire l'économie de la pensée, ce qui constituerait effectivement une antinomie pour l'intelligence.



Mathématiquement ou humainement inerte ?

Le passage exact se lit: «Selon l'école mathématique dite formaliste, la «pensée» mathématique n'a d'existence que dans les systèmes d'écritures qui la manifestent: ce qui implique, d'une part, que les «objets» ne sont pas des «réalités en soi» et, d'autre part, que le contenu de conscience qui s'attache à eux (les objets), les intuitions, qui accompagnent les maniements de symboles et qui sont propres à chaque mathématicien [moi: idiosyncrasies], sont mathématiquement inertes (élimination sans compromis de tout psychologisme, de tout mentalisme: la tradition frégienne est respectée).» Jean-Toussaint Desanti, p. 718.*1

Hors du champ propre aux mathématiques, toute référence à la discipline ou à ses objets et ses outils, surtout en langage courant devient «naïve» ou «intuitive», mots que j'emploie moi-même,*2 mais il existe une autre manière d'en parler en adoptant la formule «formulation extramathématique» sur laquelle je suis tombé en furetant dans Omnis.

L'explication que donne ainsi ce dictionnaire du Paradoxe de Russell (1902) est «mathématiquement inerte», au sens (supposons) d'inactivité/réactivité mathématique.

Soit: «Un barbier rase toutes les personnes ne se rasant pas elles-mêmes et elles seulement. Ce barbier se rase-t-il lui-même?»

Il est intéressant de voir de l'extérieur comment les mathématiciens se tirent d'affaire quand quelque chose ne marche pas. Je donne l'exemple concernant la théorie des ensembles, celle que je connais le moins mal pour un non-initié (à cause de Venn). Pour le Paradoxe de Russell, on a recourt à l'axiomatisation, soit, en langue vulgaire: on définit implicitement les notions d'ensemble et d'élément en se bornant à énoncer leurs relations.

Implicitement? Les cinq sens (sans blague) du sémanticien sont en éveil.

En effet, la théorie, semble-t-il, ne devant supposer que ces relations et renoncer à emprunter quoi que ce soit aux représentations naïves suggérées par les notions d'ensemble et d'élément. (Les détails sont tirés d'Omnis.)

Ici, il est clair qu'on aseptise et que l'humain doit rester «inerte».

Toute plaisanterie à part, vous constaterez que le «mouvement de pensée» consiste ici à faire marche arrière et à retrancher plutôt qu'à rafistoler. Je veux dire que dans ce cas présent, la réaction est celle-ci: comme les définitions sont impossibles, on s'en passera. On en fera l'économie. On ampute le membre malade.

Implicite, c'est-à-dire «sans être formellement exprimé». On admettra que ce genre de procédé participe du tour de passe-passe, en tout cas, dans le monde réel.

R. Daval et G.-Th. Guilbaud*3 notaient que c'était «certainement par crainte d'introduire des éléments psychologiques qu'on s'est senti tenté par une réduction à la logique formelle.»

Duhem*3 aussi était persuadé qu'il fallait effacer de la physique (cette fois) toute trace de «réalisme naïf» (ses propres termes).

Le recours aux relations pour «impliciter» les définitions semble avoir été d'abord préconisé par Charles Renouvier (1815-1903), dans son principe de relativité (rien à voir avec la physique, ici).

Largeault, enfin, s'exprime de façon morale sur la question: «les sciences doivent répudier toute ontologie et s'en tenir aux lois, relations quantitatives constantes.»*4

Dans un premier temps, j'avais (je crois) mal saisi l'application de «l'inertie». C'est pourquoi je démonte l'énoncé ci-dessous. Inerte n'est pas employé au sens physique (-/-> inertiel), mais chimique. On notera en outre qu'aucune acception d'inertie comme nom ne reprend la notion d'inerte comme «absence de réaction entre deux corps». Reste que c'est une métaphore chez l'auteur.

Pour conclure, reprenons analytiquement le passage:

le contenu de conscience |
les intuitions |sont mathématiquement inertes
les idiosyncrasies des mathématiciens|

Parmi les sens proposés par le PR, on retiendra: Au point de vue des mathématiques. Soit: les intuitions, les tics et les états (pardon, contenus) de conscience des mathématiciens ne provoquent aucune réaction mathématique lorsqu'ils sont en contact avec les maniements de symboles, les écritures et la «pensée» mathématiques.

Difficile à croire. Et que penser de la pensée des mêmes?

Maintenant, l'inverse est-il vrai? C'est-à-dire, à titre d'exemple:

les démonstrations mathématiques |
les relations mathématiques |sont humainement inertes
les axiomes mathématiques |

La difficulté réside dans le sens d'humainement: humainement possible, humainement concevable - En l'homme, pour l'homme, du point de vue de l'homme. PR. Mais il semble bien qu'à part les difficultés que rencontrent les mathématiciens rien de tout cela n'a d'effet sur l'homme.

Le bannissement de l'ontologie (de l'être), du naïf, de la psychologie ou du psychologisme, du mentalisme enfin, tient du voeu pieux dans un premier temps et, après examen, de la mascarade ou pis encore de la tromperie.*5

Au fait, si les «objets» ne sont pas des «réalités en soi»: s'agirait-il de catégories a priori?

Une chose est certaine: les métamathématiciens ne sont pas métaphoriquement inertes.


À suivre.

*1 Desanti, Jean Toussaint. 1989. Fondements des Mathématiques. EU Corpus. Vol. 14:713-719.
*2 Même en sémantique, mes formules et ma semi-formalisation rudimentaire (un peu anarchique sinon anarchiste) sont à mes yeux «naïfs» et n'ont qu'un objet: assurer une certaine rigueur, par leur caractère réducteur. Autrement, et c'est normal compte tenu de leur nature, la sémantique et son objet d'étude, le sens et ses conditions sont intrinsèquement rebelles à toute formalisation. Pour employer un terme que je récuse (contenu), mais qui est pratique ici même, on ne peut ni décrire ni expliquer le contenu d'une forme par une autre forme dont le contenu est inexistant et dont l'interprétation est strictement référentielle.
*3 Dans le recueil de Courtès.
*4 Largeault, Jean. Idéalisme. op. cit. p. 892.
*5 Si tel était le cas, le mathématicien travaillerait anonymement et interchangeablement et il n'y aurait nul besoin de médaille Fields. Les mathématiciens seront probablement les derniers idéalistes.

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10.11.06

À propos de Popper (bis)

Petite mise à jour des remarques

La fameuse révolution scientifique que devait apporter la notion de falsifiabilité remplaçant la vérifiabilité n'est en réalité qu'une révolution de mot. La falsifiabilité chercherait à disprove (invalider) l'hypothèse plutôt qu'à en apporter la preuve (prove) ou la confirmer**. Mais quand il emprunte l'idée à Einstein, il commente en écrivant: «il considérait sa théorie comme insoutenable si elle ne résistait pas à l'épreuve de certains tests», ce qui constitue la démarche normale du scientifique. Françoise Armengaud (la biographe de Popper dans l'Encyclopædia Universalis) ne parle pas de falsifiabilité, mais de testabilité. Je n'ai pas l'ouvrage-clé de Popper sous la main et je ne peux donc savoir s'il aborde la reproductibilité et la généralité (on sait qu'il déclare inaccessible, sinon l'universalité, la vérité, mais je le savais déjà sans l'avoir lu, n'étant pas essentialiste et sachant qu'un fait dépend de son système de coordonnées (cf. Brice Parain), mais après avoir scié la branche sur laquelle les autres étaient assis, dans une grande prudence, il ne se propose pas de tester/falsifier ses propres positions ou hypothèse. Le philosophe ne peut être contré, selon lui, que sur le plan de l'argumentation, ce qui tient de l'abri antiatomique, puisque celle-ci, comme l'épistémologie et la rhétorique qu'elle exploite autrement que métaphoriquement, relève de la doxa. De l'opinion.

Popper est donc un philosophe qui aurait voulu devenir un scientifique. À partir d'une confidence d'Einstein il construit un système de pensée unique, rivalisant avec ceux qu'il dénonce (Platon, Hegel, Marx, et sans doute Freud) pour dénier à la science son statut envié et en faire un struggle for falsifiability, sorte de darwinisme à la petite semaine. La difficulté pour un parlant-français tient au sens spécial (préexistant, datant au moins de Jefferson) de falsify, qui se traduirait par «prouver la fausseté de», comme le signale le GDEL. Eh oui, Popper a rejoint Ricoeur dans ma boîte de bêtes noires. Mais il est clair que les scientifiques n'avaient pas besoin d'une solution aussi coûteuse (on teste tout sans relâche) et, somme toute, peu intelligente, si l'intelligence est économie de moyens. Cf. la «loi» de Coulomb.

*1 Quand un autre chercheur cherche à reproduire une expérience confirmant votre hypothèse, s'il est de «l'école» ou du laboratoire adverse ou de l'université concurrente ou s'il vise tout bonnement votre financement, il ne manquera pas de chercher les défauts de votre démonstration ou de votre expérience, plutôt que de simplement chercher à la reproduire. L'invalidation est donc une démarche interne à la reproductibilité, et sa proportion est en corrélation avec la mauvaise foi du sujet.

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Croire ou savoir 20

Je commencerai par un petit retour sur moi-même après avoir relu mes notes sur les propos de Ricoeur au sujet de la croyance, où il s'appuyait sur l'interprétation que Leroy fait de la «croyance de la philosophie anglo-saxonne». J'avais indiqué que Hume ne comptait pas parmi les livres qui dorment sur mes rayonnages bricolés (et peu géométriques, au rebours de mes chiens). Il est donc parfaitement possible, à la réflexion, que l'interprétation étymologique*1 (ou apparemment telle) de l'éditeur de Condillac (A. Leroy) soit en réalité le fait de David Hume lui-même, qui n'en était pas à une idiosyncrasie près.


L'identité de Husserl

Le point de départ est cette phrase: «De personnes à d'autres personnes les créations peuvent se transmettre, le sens restant le même.» Dans un premier temps, j'avais écrit: «Un sémanticien ne pouvait pas laisser passer ça.» Ce n'est pas tout à fait vrai. Si l'on s'en tient strictement aux schémas que l'on donne habituellement de la communication, rien en apparence ne vient troubler la communication que quelques parasites (bruit, dit-on).

On a même parlé pendant un temps de la langue comme d'un code et de part et d'autre du schéma on trouvait l'encodage et le décodage. Shannon et Weaver n'étaient sans doute pas innocents dans cette triste affaire, mais l'idée d'un passage d'un cerveau à l'autre sans histoire ne date certainement pas d'aujourd'hui. Pourtant, la situation est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, contrairement à l'idée qui voudrait que si je mets mes pensées en mots, celui qui m'entend ou me lit n'aura qu'à les en extraire. Et le tour est joué. Pas tout à fait.

Le lien entre la «pensée» de l'émetteur du message (pour conserver des termes sans prétention) et la structure de celui-ci n'est vraiment observable que dans l'autre pendant de la communication (je peux m'observer formant et reprenant mes phrases, mais pas en train d'y «instiller» une substance sémantique.

Il devient clair, alors, que l'usage nous fourvoie en parlant de contenu. Je ne peux pas vider le mot entendu ou lu, ni en extraire quelque substantifique moelle. Le sens, contrairement à ce que semble supposer notre philosophe solipsiste, ne passe pas d'un locuteur à l'autre, ni même d'ailleurs entre deux lecteurs lisant le même passage et s'interrogeant mutuellement, sauf à s'en tenir à des énoncés du type: la porte est ouverte ou le chien roupille.

Ce qui se transmet, c'est la forme du signe, c'est-à-dire, dans la tradition sussurienne, le signifiant. Sa partie manifeste, physique, sonore, graphique ou électronique. Le reste est affaire d'interprétation ou, comme dirait Ricoeur, d'herméneutique.


L'économie de pensée

Si dans le cas de Husserl*2 il peut s'agir de parti-pris idéaliste ou essentialiste, dans l'exemple qui suit, il s'agit d'une attaque contre Meyerson. «Que l'économie de pensée anéantisse la pensée, nous devrions le saisir abstraitement d'emblée.»*3

Je n'ai pas été en mesure de prendre connaissance du texte de départ (celui d'Émile Meyerson), mais il apparaît, à l'issue de recoupements, que Francis Courtès mime son maître Bachelard, dont le totalitarisme ne laisse pas de me surprendre, au rebours de ce que je croyais savoir de lui.*4 Je reviendrai d'ailleurs à lui à l'occasion d'un nouveau topo sur la question du totalitarisme du discours sur la science.

Pour le sémanticien que je suis, l'abstraction, on a beau faire, n'est pas d'emblée, ni saisie. Ce sont de traits surajoutés et certainement pas inhérents. D'ailleurs, d'où vient ce «devoir»? Querelle de mots, sans doute, mais ici qu'a-t-on d'autre à se mettre sous la dent?

J'ai toujours pensé ou cru, et même observé que l'intelligence se définissait, sinon par une économie de pensée, du moins par une économie de moyens. Le «d'emblée» est le terrain d'élection de l'intuition, qui a le grand défaut de vouloir faire taire les autres.

Jean-François Richard,*5 dans le portrait qu'il brosse de la notion d'intelligence la situe historiquement par rapport à l'animal (différence) et par rapport à la divinité (ressemblance).*6 Elle s'oppose à l'habitude*7. Elle construit des objets abstraits et des règles. Pour les règles, c'est aussi le cas de mes schnauzers, mais c'est sans doute mon influence.

L'air de rien. Richard nous donne une excellente raison de se méfier de l'intuition: elle nous rapprocherait de la divinité. Dans le même tonneau on trouvera l'énoncé cartésien:

1) René pense que la pensée est ce qui se connaît le plus aisément.

L'idée que l'économie de pensée soit négative est une sorte de thème chez F. Courtès, puisqu'à un moment, il s'en sert dans un titre à un extrait (texte 25 - de Cournot), où il est question de l'acide muriatique que l'on a ramené au corps simple qu'est le chlore. Cette «réduction» est une économie de pensée, qui d'ailleurs ne s'oppose pas au rendement intellectuel.

Il aurait d'ailleurs intérêt à relire les textes qu'il a choisis, car celui d'Ernst Mach fait justement état d'un nombre minimum de jugements simples dont tous les autres seraient des suites logiques. Il n'y a pas de petites économies.

Descartes, lui, parle des auxiliaires de la pensée (les livres), qui permettent de ne pas encombrer l'esprit. Et même le béhaviorisme vient au secours de ma thèse (je m'en serais passé): élimination des comportements inutiles et renforcement des comportements adaptés.

Si Richard ne donne pas de détails sur les principes généraux de raisonnement, il note, à propos du traitement de l'information, que le processus d'abstraction fait intervenir la pertinence des traits... Exercice auquel j'ai eu l'occasion de me livrer quand je faisais de la programmation logique (avec Prolog, les conditions dans une règle de production).

Il me semble en outre qu'il faille remonter à La Philosophie du non de Bachelard pour comprendre pourquoi la pensée intuitive et idéaliste serait rebelle à l'économie que représente l'intelligence. Cette économie n'est pas pour autant un encouragement à l'oisiveté mentale, ni, sauf erreur de ma part, l'anéantissement de la pensée.

L'article de Jean Largeault dans Universalis*8 sur l'idéalisme opère un début de réhabilitation de Meyerson. Je n'ai jamais eu l'esprit militant et encore moins eu de cause, mais si j'avais trente ans de moins, je crois que je le lirais sans préjugés ou peut-être pas.

Plus tard, j'aborderai, après avoir parlé de l'inertie des «protocoles» mathématiques... la tyrannie du monde extérieur (Poincaré*9), la Contradiction de Pradines : la preuve par la morphologie, selon qui les choses ne peuvent pas se contredire et la pseudo-créativité des locuteurs (qui restent, malgré l'épistémologie, des sujets, bien que parlants )

Si j'ai l'air d'oublier quelle était la raison d'être de cette série de livraisons, ce n'est qu'une apparence: ces capsules sémantiques illustrent l'antinomie croire-savoir, en plus d'apporter d'utiles matériaux. Je reviendrai à mon appareil analytique assez tôt.


À suivre.

*1 «La croyance comble la marge qui sépare une simple conception d'une affirmation sur le réel; elle est une manière particulière d'accueillir une idée - ou de la recevoir.» Cette explication prête malgré tout le flanc à la critique sur deux points: l'idée d'une «simple conception», qu'on peut laisser passer ici, et celle, plus grave, qui consiste à comprendre la croyance comme venant d'ailleurs. Révélation? Nous voilà dans la panade. By the way, le Webster's Seventh New Collegiate Dictionary donne une définition légèrement différente: «a state or habit of mind in which trust or confidence is placed in some person or thing» (sens 1); on voit qu'il n'y a aucune trace de mouvement de l'extérieur vers l'intérieur. La Britannica de 1771 définit belief, comme «the assent of the mind to the truth of any proposition». Et «Hume's essays» figurent dans la liste des principaux auteurs «made use of in the compilation».
*2 Il nous fournit cependant, par le biais d'Omnis, porte-parole des années soixante-dix, un excellent exemple d'opérateur: Husserl pose que toute connaissance est intuition d'une essence par la conscience.
*3 Courtès, dans l'introduction à son recueil de textes sur la science et la logique.
*4 Je l'ai lu, comme tout le monde, dans ma période de formation d'autodidacte, donc avant l'entrée tardive à l'université, mais à cette époque d'imprégnation rien de semblable à ce que je trouve aujourd'hui ne m'avait frappé.
*5 Richard, Jean-François. 1989. Intelligence. EU Corpus vol. 12:422-426.
*6 C'est en lisant ce genre de choses qu'on comprend mieux la notion d'horizon idéologique.
*7 On observera avec raison qu'il existe des habitudes intelligentes, comme celles de mettre son clignotant et de regarder par-dessus son épaule et non seulement dans les rétroviseurs.
*8 Largeault, Jean. 1989. Idéalisme. EU Corpus, vol. 11:889-894.
*9 Par un aléa de mémoire je l'attribuais à tort à Bachelard.

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7.11.06

Croire ou savoir 19

[Mini-bulletin de santé: je sais maintenant pourquoi j'avais cessé toute activité à l'ordinateur en avril dernier - la jambe, évidemment, qui pointe sa thrombine. Hier j'ai donc pris des notes à la main, jambe surélevée, après une heure ou deux de nettoyage sur le site. Les liens relatifs à ce blog et au sujet actuel ont changé: je les ai condensés sur deux pages, première - deuxième, plutôt que sur les quatre d'origine. Mais il reste à faire la mise à jour des énoncés étudiés et des indications bibliographiques. Et le plan du format «semantik» du Traité le plus long - pas de variations textuelles notables, présentation un peu différente.]


L'espace de Poincaré

Il s'ajoute au sujet évoqué dans la dernière livraison, le totalitarisme idéologique de la science,*1 que j'ai ramené à une formulation moins dénonciatrice (à peine): quand le discours de/sur la science devient une idéologie totalitaire.

Je lisais les extraits qui figurent dans le recueil de Courtès quand je suis tombé sur un curieux texte*2 de Poincaré, le mathématicien, dont j'ai déjà parlé ici. Il y affirme que les sensations elles-mêmes n'ont aucun caractère spatial (bel exemple de d'énoncé à analyser). Naturellement, c'est au profit de la construction d'une notion par l'esprit. Je ne le savais pas idéaliste: la notion est construite avec des éléments qui préexistent en lui (dans l'esprit, c'est-à-dire).

Il se fait ophtalmologue d'un borgne dont l'oeil est fixe pour mettre des points «dans l'espace» dont les distances seraient alors impossibles à comparer. On se demande s'il s'agit de mauvaise foi ou d'autre chose. Il est persuadé que seul le mouvement de l'oeil permet d'apprécier l'égalité de distances; mais s'est-il posé la question de la différence de distances?

Je me demande en outre si après avoir recouvert un de ses yeux, il a mis dans l'autre les gouttes que l'on vous administre avant l'opération des cataractes. À ma connaissance, ayant vécu l'expérience, j'avais conservé la perception des distances. D'ailleurs, j'ai l'impression qu'il s'abusait peut-être sur le mouvement même «faible», dont il prive son borgne. J'ai fait l'expérience avec les étagères inégales qui sont à cinq mètres de moi quand je suis au clavier: si je ferme l'oeil gauche (mon meilleur), le droit n'a pas besoin de bouger, même imperceptiblement pour saisir les distances et les longueurs, tandis que la conjonction des deux yeux dans le regard semble nécessiter un ajustement, qu'il appelle, faible mouvement. Je m'avance beaucoup: empirisme subjectif, dira-t-on, impardonnable [opinion donnée sous toutes réserves]. Mais sur quoi se basait-il, lui? une intuition?

Et que se passe-t-il dans le cerveau «précâblé» d'un chien qui estime la distance entre deux poufs avant de décider de sauter de l'un sur l'autre? Il construit aussi une notion? J'ai donc chez moi quatre géomètres à pattes. Je poursuivrais bien en commentant 1) et 2), mais ce sera pour une autre fois:

1) Poincaré affirme que nos sensations diffèrent les unes des autres qualitativement
2) Poincaré assure que nos sensations ne peuvent donc avoir entre elles de commune mesure.


L'herbivore de Bergson

C'est l'herbe en général, écrit notre philosophe de l'intuition, qui attire l'herbivore. Il a certainement longuement brouté pour arriver à cette conclusion. Je n'ai pas de chèvre sous la main, mais les schnauzers font l'affaire puisqu'il pratiquent l'automédication par la phytothérapie. Cependant des deux propriétés que retient Bergson pour faire son herbe générale, seule l'odeur serait pertinente car le chien, me dit-on par ailleurs, ne perçoit pas les couleurs.

De son point de vue privilégié, ce serait par la même opération que l'acide chlorhydrique «tire du sel sa base» et que la plante tire sa nourriture de sols divers. À vue de nez, sa chimie et sa botanique ressemblent à la médecine d'Aristote (il paraît que le sang se perdait dans les tissus, sur le modèle de l'irrigation). Le GML dit «décompose des sels», «neutralise les bases». Aucune analogie, semble-t-il, avec la fonction des racines.

Le passage*3 finit sur la distinction de deux «ressemblances», la «sentie», qu'il dit abstraite et l' «intelligemment pensée», générale*4. On peut se demander en quoi consiste une généralisation sinon une abstraction. C'est la formation d'une classe au moyen d'un concept, réunissant des êtres ou objets singuliers qui ont en commun des traits, caractères ou propriétés. Cf. PR 2007*5. Le titre de l'extrait ne devrait pas être «la conceptualisation biologique», mais les désordres de la métaphore.

En réalité, dans les deux cas ci-dessus, il s'agit ici de digressions. Je me proposais plus immédiatement de revenir sur l'expression de Jean Toussaint Desanti, cet irritant «mathématiquement inerte» (pas lui, sa formulation), d'une part, et de l'autre, de m'arrêter un instant sur le commentaire négatif que Francis Courtès fait des idées de Meyerson, synthétisé dans le trait que voici:

«Que l'économie de pensée anéantisse la pensée, nous devrions le saisir abstraitement d'emblée.» Courtès, dans son introduction (un autre qui situe l'abstraction dans la perception).

Sa critique, en fait, prône un refus de l'intelligence (je ne dirai pas dans son essence même). Je toucherai aussi certainement un mot de «l'identité de Husserl», que suppose en tout cas sa phrase: «De personnes à d'autres personnes les créations peuvent se transmettre, le sens restant le même.» Un sémanticien ne pouvait pas laisser passer ça.


À suivre.

*1 Je ne parle pas au nom de la religion, pas plus qu'en celui d'un quelconque irrationalisme.
*2 Tiré de Des fondements de la géométrie.
*3 Tiré de Matière et mémoire.
*4 (...) La ressemblance d'où l'esprit part, quand il abstrait d'abord, n'est pas la ressemblance où l'esprit aboutit lorsque, consciemment, il généralise.
*5 Qui cite le dictionnaire de Lalande, dont j'ai déjà fait état. Pour mémoire: Lalande, André. 1926. Vocabulaire technique et critique de la philosophie. 2 vol. Paris: Quadrige/PUF [1992]. La généralisation n'est pas une erreur comme le voudrait l'usage courant du mot: c'est l'extrapolation qui est douteuse, qui transpose les observations d'un domaine
dans un autre pour en tirer, alors, des déductions (soit Bergson, prêtant une vue «colorée» aux herbivores) et l'emploi irréfléchi du quantificateur universel: tous les x sont des y. Cela ressemble, comme dirait Bergson, à une insulte. J'hésiterais, personnellement, à étendre aux herbivores ce qu'on m'a appris de la vue des chiens.

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5.11.06

Croire ou savoir 18

[note blogo-blogique: mes renvois (liens) récents au site de la théorie sémantique opératoire m'ont permis de me rendre compte que bien des liens étaient non fonctionnels; mon souvenir des raisons qui m'ont fait interrompre le travail en avril de cette année ne sont pas claires (probablement la santé), et j'ai dû reconstruire à partir de notes peu explicites ce que j'y faisais à ce moment-là - en résumé, j'ai passé la journée d'hier à refaire les plâtres, avec comme résultat une jambe droite enflée (mauvaise circulation; j'ai déjà souffert d'une TVP il y a 25 ans); je retournerai sur le site à intervalles réguliers et naturellement l'effet se fera sentir ici. Un ralentissement. Mes excuses.]

Parmi les verbes qui pourraient être ajoutés aux listes sous le chapeau gnostique (doxastique et épistémique), j'avais inscrit quelque part prédire+que, mais d'après Caput & Caput*1, la complétive se construit au futur. Ce qui crée une ambiguïté, car il s'agit comme on l'a vu avec l'exemple de la falsifiabilité d'Omnis d'un énoncé en attente d'une validation et non présumé validable par ailleurs, comme les énoncés justiciables d'une science quelconque.

1) Je prédis qu'il fera une rencontre
2) On prédit au marchand que la livraison aura lieu demain

Le passé dans la principale (ici le complexe préfixal comportant le verbe opérateur) entraîne le conditionnel dans la complétive, comme le note le PR. Il y a peut-être lieu de creuser l'idée d'une classe intermédiaire. Mais il vaut mieux pour l'instant ne pas disperser nos forces.

Quand la science devient une idéologie totalitaire

Depuis le début de mes incursions dans des domaines que j'abandonnais à d'autres faute de m'y être spécialisé, je me suis aperçu que la «délégation de la pensée»*2 avait des inconvénients tragiques pour le citoyen lambda.

Au cours des années, en poursuivant mes investigations sur le sens linguistique, avec quelques sorties/emprunts du côté de la logique ou de la philosophie (et de la technique, pour laquelle j'ai un faible), mais uniquement à des fins pratiques, je ne me suis jamais créé d'états d'âmes à propos de gens comme Foucault ou Lacan, ni d'ailleurs à propos d'autres qui, comme eux, ont acquis une certaine notoriété dans «la bourse aux idées à la mode», sauf en ce qui concerne Ricoeur, Popper et Barthes bien entendu, comme on a pu s'en apercevoir, mais je les avais trouvés sur ma route.

Résultat: je constate donc aujourd'hui qu'au nom d'une incertaine rigueur de pensée et d'une objectivité de nature objectale, le XXe siècle, où j'ai passé le plus clair de mon existence, a d'abord saboté la substance pour ensuite déboulonner le sujet.

Je ne remets pas en question la nécessité de faire abstraction d'un certain nombre de facteurs quand on aborde un examen/une analyse/une expérimentation à prétention scientifique (généralisable & répétable). Les crochets qui amorcent cette livraison n'interviennent pas comme tels dans ma réflexion sur la nature doxastique ou épistémique des énoncés, et la règle d'inférence sémantique que j'ai développée à partir de 1980 n'est pas liée à une classe d'énoncés ni d'ailleurs à tel type de locuteur (ou sujet comprenant, comme il m'est arrivé de l'appeler), et elle résiste à la réfutation qu'en a entreprise François Rastier, qui la confond avec une application de Philon de Mégare (l'implication). Reproductible, elle l'est puisqu'elle est itérative (sans recours à la loi de Peano), pour la simple raison, comme le disait avec justesse Pierre Fontanier, qu'il faut continuer à lire, pour comprendre.

Si ça continue d'ailleurs, je vais pouvoir rivaliser avec la prose de F. Courtès. Non, je tiens à maintenir une certaine bonhomie, même si elle passe pour de l'affectation.

Je disais donc que la science semble avoir au cours du XXe s. évacué deux de ses fondements. Naturellement, le travail de sape date, comme à l'air de vouloir l'affirmer Omnis, de la fin du XIXe s. Mais l'ennemi public des épistémologues semble avait été Émile Meyerson qui, s'il a peu écrit, l'a fait jusqu'après la «révolution» quantique. Il est mort en 1933.

Si Koyré salue en lui un maître, il semble qu'au contraire Bachelard ait décidé de se servir de lui comme d'un faire-valoir ou d'un repoussoir (EU: Thésaurus-Index). Dès 1940, il forge sa matrice sémiophrastique (reprise par Courtès*3): un réalisme qui n'affronte pas le réel, mais le transforme (...).

Je suis loin d'être un idéaliste, mais je suis surpris de l'espèce de renvoi aux oubliettes dont Meyerson a fait l'objet. Omnis a beau répéter que la substance comme catégorie philosophique est ruinée, le quantum quantifie quelque chose et le quanton est une substance s'il n'est ni une forme, ni un accident, ni un attribut, ni une relation, n'en déplaise aux physiciens; serait-ce un «être», comme il y avait des êtres sémiotiques?

Vous changez d'échelle ou de système de coordonnées, pas de cerveau. Je reviendrai sur l'objet à propos du sujet, escamoté au profit de la structure (on se croirait dans un roman de science-friction).

J'avais dit arrogance, alors que c'est en fait la mise en place d'une sorte de pensée unique, déshumanisée, par les soins (selon Omnis) de Marx, Nietzsche, Freud, l'épistémologie et les sciences humaines (curieux nom pour une entreprise d'assujetissement, au sens de privation de sujet). Arrogance ou mauvaise foi, que de parler de préhistoire des sciences (Bachelard)?

Jean Largeault, dans sa contribution à EU*5, est plus conciliant. Il explique le recul «permanent»*6 du causalisme, par deux facteurs apparemment sans lien: les états de choses inanalysables couplés à l'impossibilité de remonter au premier de ces états et la crainte de souscrire à une croyance religieuse que serait associée au déterminisme.

Je reviendrai sur la thèse mathématiquement féroce de Duhem qui remonte pourtant à 1906. Et sur «la faute à Auguste Comte», qui, semble-t-il, a «interdit (je souligne) de formuler des hypothèses sur le mode de production des phénomènes, c'est-à-dire sur les substances et les causes»*7.

Si l'on croit que j'abandonne mon distinguo entre croire et savoir, je sais que ce n'est pas le cas. Mon intertitre nécessite peut-être une correction: quand le discours de/sur la science (l'épistémologie) devient une idéologie totalitaire.


À suivre.

*1 Caput, J & J.-P. Caput. 1969. Dictionnaire des verbes français. Paris: Larousse [Préface de R.-L. Wagner].
*2 Sur le mode de la délégation de pouvoir(s).
*3 «Le savoir n'est pas projection, mais projet d'un nouveau savoir.» Cela ressemble à un exercice correctif: ne dites pas x, mais dites y. Ne dites pas causalisme, mais dites déterminisme.
*4 À moins je sois de ceux qui s'ignorent, ce dont je doute, car j'ai longtemps entretenu une certaine condescendance pour les connaissances des siècles antérieurs, à l'exception peut-être du XVIIIe s.; ce qui n'a jamais changé c'est mon allergie à la métaphysique.
*5 Largeault, Jean. 1989. Description et explication. EU Corpus, vol. 7. Paris: Encyclopædia Universalis.
*6 En plus grand détail: «la considération d'états de choses microscopiques où interviennent une multitude d'agents que nous sommes incapables d'isoler et d'individualiser» et «la difficulté de connaître l'état initial d'une façon exacte» d'une part et de l'autre le règne de l'athéisme ou de l'existentialisme pour lesquels le déterminisme impliquerait la croyance en une divinité qui aurait prédéterminé «la série de tous les événements à l'infini dans le passé et dans l'avenir», p. 253.
*7 Largeault, Jean. 1989. Idéalisme. EU Corpus, vol. 11. Paris: EU.

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4.11.06

Croire ou savoir 17

Dans l'extension de la classe d'énoncés, même si tout énoncé est potentiellement «préfixable» au moyen d'un opérateur gnostique (épistémique ou doxastique), on se gardera d'inclure les pseudo-opérateurs, du genre illustré par 1), transformé en 2), qui tient plus dans sa forme originale du signal phatique (ou de l'artifice rhétorique) que de l'élément de communication ou de connaissance partagée :

1) C'est Wilhelm Wundt qui, comme on sait, a forgé l'expression de science normative. F. Courtès.
2) --> ?on sait que W. Wundt a forgé l'expression de science normative

Il en va de même pour la plupart des emplois de «chacun sait que...», dont 3) et 4) donne des exemples forgés par moi:

3) Chacun sait que Meyerson a fondé le causalisme

4) Chacun sait que l'explication détruit son objet

L'exemple de 4) s'appelle le «paradoxe épistémologique», mais repose sur une conception très stricte de la compréhension, qui serait réduction de l'autre au même. Meyerson a disparu du radar, d'après mes sources indirectes. Quarante ans après la parution du Larousse du XXe s., il est effectivement amalgamé à Auguste Comte et réduit au positivisme (alors qu'il s'y opposait), par Omnis*1, le rival malheureux du Robert 2.

L'épistémologie, comme discipline, semble répondre à l'idée de vagues successives, sur une plage, ou bien, en plus poussiéreux, «de textes recouverts par de meilleurs textes», pour emprunter l'expression de Francis Courtès*2, comme si celui qui suit disposait d'une qualité que ne possédait pas celui qui précède. Oh, je vois, la nouveauté? Bel argument publicitaire.

Personnellement, je crois plutôt qu'il s'agit d'arrogance. Que la science fasse progresser les connaissances, on peut admettre, même si certaines de ces connaissances perdent leur pertinence, mais qu'une philosophie (ou qu'un philosophe) prétende mieux penser que son prédecesseur tient de l'escroquerie. Courtès, qui cite profusément*3, parle «d'âge mental» des textes, et renvoie à deux pages de l'Archéologie du savoir*4.

Plutôt que de spéculer sur ce que peut bien vouloir dire «l'âge mental d'un texte», examinons quelques transformations. Quatre des exemples sont tirés du Traité des opérateurs sémiotiques, qui est repris dans une version succincte sur le site de tso, dans le Traité de sémantique, dans le Traité du sens et dans Opérations sur le sens.

5) le nominalisme (théorie philosophique selon laquelle un mot n'est qu'un nom). [H. Lefebvre 1966]
5') -T-> Le nominalisme enseigne que le mot n'est qu'un nom*5

6) Comme on sait, la biologie moléculaire a un «dogme central» (selon la propre expression des scientifiques intéressés). [P. Thuillier 1983]
6') -T-> on sait que la biologie moléculaire a un «dogme central»
6") -T-> les biologistes moléculaires disent que leur science a un dogme central

7) ...la psyché (ou psychê), expression qui englobe, selon Jung, « tous les phénomènes psychiques conscients et inconscients. » [D. Julia 1964]
7') -T-> Jung considère que la psychê englobe tous les phénomènes psychiques conscients et inconscients

8) La philosophie scientifique est pour Wundt la science universelle*6
8') -T-> Wundt prétend que la philosophie est la science universelle

9)...en disant que la science doit être autant que possible, débarrassée de toutes les influences provenant du facteur individuel humain. (Max Planck)*7
9') -T-> Planck pense que la science doit être autant que possible scientifiquement inerte*8

Je reviendrai brièvement sur l'espèce de guerre épistémique dont Omnis se fait la chronique, car étant de nature curieuse, je suis allé fureter du côté du causalisme qui brille par son absence, tandis que la causalité en prend pour le compte à sa place.

Plus sérieusement, les listes des opérateurs épistémiques et doxastiques s'enrichissent: se figurer (dans l'une complétive à l'indicatif et dans l'autre au subjonctif) et, de 8') ici même, prétendre (Δ).


À suivre.

*1 Courtès, Francis. 1974. La science et la logique. Paris: Hachette. Recueil de textes, de Platon à Bachelard. Je cite ici son introduction. Fait partie de mon «portable knowledge», avec quelques «Dossiers logos».
*2 Encyclopédie alphabétique Larousse-Omnis. 1977. 1 vol. Paris: Larousse. Pendant encyclopédique d'un des meilleurs dictionnaires de langue qui soient: le Lexis, dont j'ai l'édition revue et corrigée de 1979.
*3 Minimum 4 notes par page, max. 7.
*4 Michel Foucault, pp. 208-209. Courtès introduit une variable de plus, à l'intérieur de laquelle cette curieuse (et arrogante) notion d'âge mental semble devoir s'appliquer: le thème. Je suppose qu'il n'emploie pas ce dernier mot dans son sens à l'opposite de rhème (=propos, commentaire), c'est-à-dire «ce qui est posé». Je ne suis pas en mesure de vérifier la réduction de deux pages à un fragment de phrase pratiqué par Courtès, Foucault s'étant égaré lors d'un de mes nombreux déménagements.
*5 -T-> (lire: «donne par transformation») remplace la flèche --> qui pourrait être confondue avec celle de l'implication dans le cadre du blog.
*6 Larousse du XXe s. 6 vol. 1931.
*7 Dans le recueil de Courtès (voir *1).
*8 Construit sur le «mathématiquement inerte» de Jean T. Desanti, c'est-à-dire vide de ce qui fait l'humain (contenu de conscience, intuition, psychologisme ou mentalisme).

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3.11.06

Croire ou savoir 16

«Ainsi se font les opinions succédant du pour au contre, selon qu'on a de lumière.» Pascal (Pensées V: Raison des effets).*1

Quelle qu'ait été l'intention du ou des créateurs de la logique épistémique, la phrase de Pascal nous ramène à la réalité du problème. A) Ce n'est pas la proposition qui détermine en toute certitude la nature de l'opérateur. B) Ce n'est pas non plus le statut social de l'agent d'énonciation ni simplement l'agent lui-même qui détermine la nature de l'opérateur. C) Enfin ni l'agent d'énonciation ni son statut ne déterminent la validité de l'énoncé.

Dans le cas d'exemples inventés, la question de l'agent est neutralisée. Ainsi en 1):

1) {<[Xavier] [croit qu']> [on peut vivre d'amour et d'eau fraîche]}

Mais on voit que j'ai choisi la forme doxastique plutôt que l'épistémique. C'est parce qu'en tant qu'observateur (admettons que je le sois, et «impartial») j'ai décidé que les chances de validation extérieure de la proposition étaient nulles.*2

Ce qui nous amène à considérer les cas où un énonciateur n'apparaissant pas dans le segment de discours entre accolades, {...}, sélectionne l'opérateur (Ε v Δ) en fonction de ses idées sur la question. Même dans une simple citation, le choix du verbe n'est pas innocent et aura donc un impact sur l'appréhension de l'énoncé. Cela explique sans doute le fait que «penser» soit devenu un moyen de présenter une opinion et non le produit d'une réflexion. On sait quel sort j'ai fait à l'enthousiasme poétique de Bergson.

Dans toute citation intégrée à un texte, on pourra observer que l'auteur du texte situe l'auteur cité tantôt parmi ceux qui savent (qand il est d'accord avec lui) et tantôt parmi ceux qui opinent*3 (quand il le critique ou le réfute).

Néanmoins, il y a une explication à cette démarche, autre que le simple jugement de valeur, et elle restreint l'application de mon affirmation A. Si le symbole p n'a pas de sens, il n'en va pas de même pour la citation de Pascal, par exemple, qu'on peut traduire et présenter en 2):

2) Pascal V+que l'opinion varie en fonction de l'information

Comme j'ai déjà signalé certains filtres de la croyance, je ne peux qu'acquiescer. Mais indépendamment de mon rapport personnel à l'énoncé, il s'agit a) d'une observation et b) d'une observation dont la validation extérieure est quasi immédiate. Le complexe préfixal sera donc du type Ε:

3) <[Pascal] [note+que]>

On révisera la portée de A: Le sens de la proposition est en intersection avec le sens de l'opérateur, soit 4)

4) p ∩ Γ


Extension de la classe d'énoncés

Au début du recensement des formes, j'ai introduit des restrictions à divers points du parcours. Le verbe devait se construire nécessairement avec une complétive (V+que+sub.) et, ensuite, l'opérateur ne devait pas régir le conditionnel ou le subjonctif.

Ces exclusions étaient de nature technique, destinées à isoler les sous-classes de verbes et à distinguer les uns des autres, avec le critère de subjectivité pour ce qui est devenu la classe des opérateurs doxastiques.

Toutefois, comme le complexe préfixal fonctionne à la façon d'une citation, il est bon de reconnaître que la formule aΓp peut être issue d'une transformation.

La fonction d'introduction de selon est signalée par le Robert*4. Le dictionnaire pousse même la précision à faire de selon une indication que «la pensée exprimée n'est qu'une opinion parmi d'autres possibles». Ce traitement singulier en restreint l'application, compte tenu des exemples fournis pour le sens «neutre»: Selon ses propres termes. Selon l'expression consacrée.

Il faut se reporter à après (d'après) pour avoir droit à un traitement lexicographique digne de ce nom. Les renvois analogiques comprennent selon, suivant, et un curieux conformément à, dont le sens est bien celui qu'on attend: d'une manière conforme à...

Je reviendrai à la transformation, dont je donne en 5) le schéma:

5) Πp --> aΓp

où Πp tient lieu de «phrase signée», qui rappelle la notion d'opérateur signature que j'utilisais en sémiotique du discours, cf. tso.



À suivre.

*1 Cité par G. Th Guilbaud. 1966. Mathématiques. Tome I, Paris: PUF. À propos de ce qu'il appelle le scandale du chevalier (calcul exponentiel approché).
*2 L'énoncé me passait par la tête et n'a pas fait l'objet d'une longue réflexion.
*3 Allusion à Ricoeur qui pratique généreusement la morphoanalycité.
*4 Le PR, Petit Robert 2007.

2.11.06

Croire ou savoir 15

On a vu que la citation de Poincaré prêtait flanc à la critique autant sinon plus que les propos de Bergson, qui a l'excuse d'être intuitionniste (avant les mathématiciens/logiciens du même nom), mais comme la situation de l'extrait cité n'était pas indiquée, je ne m'attarderai pas plus sur l'exemple proprement dit, sauf pour souligner le fait qu'un même locuteur peut à l'intérieur d'un même discours adopter des «attitudes propositionnelles» différentes et même contradictoires.*1

Il est donc peu vraisemblable qu'une formalisation comme celles des logiciens, quelqu'ingénieuses qu'elles puissent être, réussissent à rendre compte de ce qui se passe effectivement dans un énoncé-discours donné.

Si la généralité est nécessaire à la rigueur d'une règle sémantique, une analyse peut parfaitement être singulière. Je ne me propose donc pas d'établir une correspondance autre que structurelle entre 0) et 1):

0) [ [ [ a ] [ Ε ] ] [ p ] ]

1) [[[Henri] [observe que]] [les lois mathématiques expriment l'harmonie de la réalité objective]]

Pas plus qu'entre 0') et 2):

[ [ [ a ] [ Δ ] ] [ p ] ]

2) [[[Henri] [souhaite que]] [l'harmonie mathématique soit commune à tous les êtres]]

J'ai conservé en 1) et 2) les crochets signalant les paradigmes, pour que la comparaison avec 0) et 0') soit plus visible.

Comme je ne suis pas astreint à une syntaxe autre que celle de la langue qui me sert également de métalangue, je pourrais varier les conventions à l'intérieur d'un complexe analytique. Si les positions a, Δ, et p sont des paradigmes, seul p est indépendant par rapport aux deux autres, dans la mesure où sa paraphrase est congrue avec la nature de l'opérateur {Ε ou Δ}.

Mais ces liens sémantiques restent très lâches, car 1) pourrait afficher la valeur Δ plutôt que celle de Ε. La même relativité existe entre l'agent et sa compétence. Quand Whitehead déclare 3), il n'est pas «mathématiquement inerte», pour emprunter l'expression de Jean Desanti:

3) pour une proposition, il est plus important d'être intéressante que d'être vraie*2

Si le lien syntaxique est nettement plus fort entre l'agent et l'opérateur (a et Δ ou Ε), le bloc qu'ils forment n'a aucune indépendance, contrairement à celui qui est formé par la principale devenant subordonnée complétive. Cette propriété de ce que j'appelle ici l'énoncé, est signalée par Jean Chauvineau*3 comme étant celle de la proposition logique. Ce dernier traduit d'ailleurs la «vérité» d'une proposition en «probabilité d'un événement certain», la fausseté, étant l'événement impossible.

La non-indépendance de 4) est claire:

4) *Whitehead assure que

On maintiendra les crochets [...] pour les paradigmes fondamentaux: agent (énonciateur), opérateur (v+que), énoncé, mais les groupes supérieurs pourront être signalés au moyen d'autres conventions, ainsi 5) et 6):

5) <[Whitehead] [assure que]>
6) {<[Whitehead] [assure que]> [pour une proposition, il est plus important d'être intéressante que d'être vraie]}

Les symboles qui en tiennent lieu dans la formule de base, aΓp, peuvent y être intégrés, soit 7), et en 8) la formule et ses délimitateurs:

7) {<> p[la réalité objective est l'apanage de quelques-uns]}
8) {p}

où a est l'agent d'énonciation, Γ l'opérateur gnostique*4, est le complexe préfixal de l'énoncé, et p l'énoncé; et où Γ --> (Ε v Δ), soit gamma implique epsilonn ou delta.


À suivre.

*1 Je ne voudrais pas que cette citation devienne une de ces petites phrases qu'on reproche aux hommes politiques et surtout qu'on prête à tort à Henri Poincaré les énoncés que j'ai tirés du passage cité. Il s'agit d'interprétations libres.
*2 Rapporté par Jean Largeault. Largeault, J. 1993. La logique. Paris: PUF, p. 124
*3 Chauvineau, J. 1980. La logique moderne. Paris: PUF.
*4 Pour respecter la formation de la langue d'origine, -γνωστιχος, -gnostique, de -γνωσις, -gnosis, d'après Cottez, 1980.

1.11.06

Croire ou savoir 14

C'est peut-être Henri Poincaré qui atténuera ma «charge» contre Bergson. J'ai trouvé une citation en tête d'un article de Francis Bailly sur l'unification des mathématiques*: «Ce que nous appelons la réalité objective, c'est, en dernière analyse, ce qui est commun à plusieurs êtres pensants, et pourrait être commun à tous; cette partie commune [...]**, ce ne peut être que l'harmonie exprimée par des lois mathématiques.» Ces lois exprimées mathématiquement étaient sans doute dans «l'air du temps». Les deux hommes sont contemporains, et Poincaré a travaillé notamment sur la loi de Newton et sur la mécanique céleste.

En outre, l'idée d'une harmonie universelle est très ancienne (Pythagore). Claude Bernard et le physicien Langevin la voient l'un dans la théorie de la relativité et l'autre dans le vivant. À peu de choses près (Cl. Bernard n'a pas franchi le «tournant» du siècle), la période est la même.

Il se peut plus simplement que l'itération, la régularité donnent une impression d'ordre et, partant, d'harmonie. Le jeu réglé des pièces mécaniques des locomotives à vapeur m'absorbaient dans mon enfance. Songez à la fascination des planches techniques sur les Encyclopédistes.

On pourrait croire, par ailleurs, que l'expression de mécanique céleste*** n'a plus vraiment cours. Ce n'est pas le cas, mais les ouvrages cités en bibliographie dans l'article de EU datent de trente ans plus tôt (1960).

On peut au moins tirer de mes réserves au sujet de cette citation de Poincaré des énoncés-témoins, certains épistémiques et d'autres doxiques (ou doxastiques):

1) Poincaré observe que les lois mathématiques expriment l'harmonie de la réalité objective

2) Poincaré souhaite que l'harmonie mathématique soit commune à tous les êtres.

3) Poincaré pense que la réalité objective est l'apanage de quelques-uns

4) Poincaré croit que seules quelques personnes pensent.

Non, je n'ai pas d'animosité particulière envers Poincaré. Je ne le connaissais qu'à travers l'ouvrage de Jean Ullmo**** et ni hier ni aujourd'hui n'ai-je eu matière à remettre les fondements de ses travaux en doute (ce dont je ne serais pas capable). En fait, j'avais songé à apprendre à mieux le connaître à la faveur de la lecture d'Ullmo (importante en ce qui concerne les relations répétables), mais j'ai sans doute été distrait de mon projet par des préoccupations plus immédiates.

Ce que je signale ici, je l'ai déjà indiqué plus tôt. Contrairement à une «analyse» logique, celle que je mène (malgré ses méandres et ses inégalités) ne permet pas de neutraliser (aseptiser) le rapport qui existe entre un énonciateur et son énoncé, pas plus qu'on ne pourra stériliser l'acte psychique ou cognitif (gnosique) en le rendant par K ou B, même si l'on établit que savoir+que est la négation (fausseté) de croire+que en maintenant la «vérité» de la proposition p:

0) aKp ⇔ (¬aBp & p)

Ce n'est pas vraiment la faute à Quine si dans les moments où la logique m'aurait été le plus utile, elle m'a paru la plus futile. Pas sa faute, non, mais il y a sans doute contribué, en passant de son introduction à la logique à ce qu'il prenait pour de la sémantique, en l'occurrence, la référence*5.

Quand j'ai eu besoin de rigueur dans l'expression des règles sémantiques opératoires, j'avais atteint la limite d'âge que le groupe Bourbaki fixait à ses membres. Mais cela ne m'empêchait pas de trouver à redire au prix à payer pour cette rigueur. Si le langage ordinaire est considéré comme vague par les logiciens, la solution ne consiste pas à évacuer le sens.

Les énoncés de 1) à 5) se représenteraient par une même forme?

0') aKp (ou KaP où a devrait être en indice)

Et 6) ne différerait que par la substitution de B à K?

0") aBp (ou BaP)*6

1) [[A. Guillemonat indique que] [la masse magnétique totale d'un aimant est nulle]]

2) [Le lexicographe explique que [demain il pleuvra ou il ne pleuvra pas n'est pas falsifiable]]

3) [Le GDEL indique que [demain il pleuvra est falsifiable]]

4) [La météorologiste annonce que [demain il ne pleuvra pas]]

5) [[Coulomb a énoncé que] [deux masses magnétiques s'attirent ou se repoussent en raison inverse du carré de leur distance]]

6) [[[Bergson] [considère que]] [l'univers est régi par des lois mathématiques]]

Si l'on devait adopter un formalisme quelconque pour la présente étude, on rejetterait naturellement les conventions d'origine anglo-saxonne, pour les remplacer par quelque chose de plus «universel». Par exemple, pour l'épistémique E (epsilon), et pour le doxique Δ (delta),

aEp
p

où a, b = énonciateurs et p = proposition

L'ordre serait celui de la lecture habituelle de la phrase affirmative. Quoique je n'ai pas trouvé de trace d'interrogation dans les formules que j'ai vues dans mes lectures, ici elle serait possible, comme la négation:

aE?p
bΔ?p

a¬Ep
b¬Δp

Néanmoins, la structure «crochetée» me semble plus souple, chaque crochet tenant lieu d'un paradigme; je la donne ici aérée, pour une meilleure saisie:

[ [ [ a ] [ E ] ] [ p ] ]


À suivre.

*Les mathématiques: de la diversité à l'unification, avec la collaboration de Jean Petitot. EU: Symposium, vol. 1:700-707.
**la coupure est dans la citation transmise, et non de moi.
***Il s'agit du calcul des positions des corps du même nom.
****Flammarion, 1969.
*5 (*5 vaut *****) On faisait même grand cas de ses idées chez les théoriciens de la traduction. Autrement, à propos de la sémantique, il s'agit du système d'interprétation d'une symbolique, rien à voir donc avec la sémantique de Michel Bréal (linguistique).
*6 Il me semble que que B/K n'ont pas le même statut que p (P) et ne devraient donc pas se noter dans la même casse.

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