Croire ou savoir 26
Temps et savoir
Le titre intercalaire est un peu prétentieux, mais il permet de rappeler que pour l'instant je m'intéresse aux rapports de l'information que comporte l'énoncé avec le temps, grammatical aussi bien que référentiel.
Une des bonnes choses qu'on peut récupérer d'une doctrine qui semble avoir eu plus d'ennemis que d'amis (la Sémantique Générale*1), c'est l'insistance sur l'héraclitéisme des événements et des choses en général. Et aussi de la nécessité de fournir suffisamment de coordonnées pour qu'un message ne soit pas totalement livré à la dérive comme une bouteille à la mer.
Ainsi, si je cite la Syntaxe française de Chapsal (1855)*2, il est sans doute utile de savoir qu'il s'agit probablement de Charles-Pierre Chapsal (1788-1858), dont la grammaire date de 1823. Les précisions me viennent naturellement du Larousse du XXe siècle (LXX). Les repères temporels sont utiles, car ils apportent un bémol à la concordance premier verbe passé composé --> deuxième verbe imparfait. Selon lui, on ne peut pas dire a) si la personne (il) y est encore. Il faut dire b):
a) j'ai appris qu'il était à Paris
b) j'ai appris qu'il est à Paris
C'est donc la référence qui détermine ici le temps. On notera que Chapsal s'appuie sur des exemples très classiques: Molière (1622-1673) et madame de Sévigné (1626-1696). À l'alinéa 485, il signale que l'imparfait ne peut s'employer «pour exprimer une action ou un état habituel, qui existe dans tous les temps». L'imparfait, dit-il, ne saurait rendre la pensée. Il donne l'exemple de Voltaire (1694-1778), à suivre; les autres, que je ne cite pas du fait de leur longueur, sont de Bossuet (1627-1704) et de Fénelon (1651-1715):
c) il concluait que la sagesse vaut mieux que l'éloquence
L'alinéa 486 apporte une restriction à la règle de 485: l'imparfait de l'indicatif va s'employer («quoiqu'il s'agisse d'une chose vraie dans tous les temps») lorsque les auteurs «veulent peindre plutôt une simultanéité avec le verbe de la principale [le complexe préfixal opérateur ici] qu'une coïncidence avec l'instant de la parole», soit d):
d) j'ai trouvé que la liberté valait mieux que la santé
Il s'agit alors de «rappeler un fait, une particularité plutôt qu'une maxime, une vérité constante». Si l'on retourne un instant à Sensine*3, on pourra convenir qu'il y a un imparfait de narration (en d)) à l'égal du présent de narration. Retrouverait-on ici trace de l'intentionnalité, que personnellement je trouve encombrante? Ou bien les deux maximes se valent, en e) et f):
e) la santé vaut mieux que la liberté
f) la liberté vaut mieux que la santé
Restons dans le sujet: que faire de l'imparfait de 27) pour le verbe de l'énoncé?
27) j'ignorais que la marmotte présentait de grandes qualités psychiques
-T->
27') j'ignorais que la marmotte présente de grandes qualités psychiques
A priori, rien de choquant. Dans les termes de Sensine, les qualités de la marmotte sont «toujours vraie(s) ou permanente(s)», ce qui commande le présent absolu. Un de ses exemples est de notre domaine (gnoséologie):
e) Je vous ai dit que le soleil est plus grand que la terre
La plupart des auteurs que j'ai cités dans cette série ne sont plus vivants, même si certains d'entre eux ont été mes ou nos contemporains, mais l'on peut considérer leur pensée ou leurs idées ou même leurs opinions comme étant plus ou moins d'actualité.
Temps, Histoire, savoirs
Le Gdel à l'article «savoir» écrit: «Foucault écrit», mais ce cas n'est pas probant, car il est mort avant la parution du dernier volume du dictionnaire.*4 Il serait temps que je m'exécute, ayant promis de parler de la très verbale et cataloguée analyse des savoirs par Foucault.
Je pratiquerai la réduction, le texte de la citation du Gdel figurant en note ci-dessous. Il pose d'abord que le savoir est
1 --> une pratique discursive [=> un discours] qui parle des différents objets qui acquéreront ou non un statut scientifique dans un lieu: le domaine => savoir*5
2 --> l'espace d'un sujet tenant un discours [pratique discursive de 1] sur des objets [candidats au statut d'objet scientifique] par rapport auxquels il prend position*6
3 --> un langage [champ de coordination/subordination des énoncés] [de la pratique discursive] où se manifestent, se définissent, s'appliquent et se transforment concepts [représensant les objets de 2]*7
4 --> le discours [pratique discursive] [d'un langage] définit le savoir dans les utilisations et les appropriations possibles*8
La dernière citation comporte deux volets:
5 --> les savoirs ne sont pas tous scientifiques a) ils ne sont pas nécessairement proto-scientifiques; b) ils ne sont pas nécessairement l'ontologie évacuée des sciences*9
6 --> synthèse: le savoir implique un discours qui se définit par la formation du savoir*10
En comparant les résultats du démontage aux exemples 28) et 29), on est enclin à promouvoir l'inconscient au rang de savoir.
28) Jacques Lacan (1901-1981) a montré que l'inconscient doit être interprété comme un langage
29) Jacques Lacan énonce en 1966 que l'inconscient est structuré comme un langage*11
On note que les dates entre parenthèses en 28) m'ont incité à modifier le temps du verbe du complexe opérateur. En 29), la date est fictive, mais elle s'accorde à la teneur générale de l'énoncé et n'entrave pas la fonction du verbe-opérateur. Sur l'information que comporte les deux énoncés, on dira qu'il ne s'agit pas de la même chose. Freud (1856-1939) interprétait déjà (dans le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient - 1905) les mécanismes du rêve et de l'inconscient comme les figures classiques, que Saussure adapte structurellement dans son Cours.
À suivre.
*1 General Semantics d'Alfred Korzybski (1879-1950), auteur de The Manhood of Humanity, 1921 et Science and Sanity: An Introduction to Non-Aristotelian Systems and General Semantics, 1933. Je n'entreprends pas une défense de son système, ni une réhabilitation, mais je signale simplement que son influence n'a pas toujours été négative. Mes sources ne sont d'ailleurs pas du fondateur du mouvement, mais d'un sémanticiste moins discutable: S. I. Hayakawa*. On a fait grand cas en sémantique du triangle d'Ogden & Richards, mais John Lyons** dans son Semantics en 2 vol. (1977) rapproche l'entreprise de ceux-ci de celle de Korzybski, qu'il propose de renommer Therapeutic semantics.
* Hayakawa, S. I.. 1939. Language in Action. New York: Harcourt, Brace and Company.
Hayakawa, S. I.. 1950. Symbol, Status, and Personality. New York: Harcourt, Brace & World, Inc. [Recueil d'articles]
** Lyons, John. 1977. Semantics. 2 vol. Cambridge: University Press.
*2 Chapsal, Charles-Pierre. 1823. Syntaxe française. Paris: Hachette et Cie [1855].
*3 Il faut continuer à lire, pour savoir, disait Pierre Fontanier à propos d'une figure obscure. Mais l'usage que j'en faisais récemment constitue aussi une bonne règle. Si je m'étais donné le mal de lire la préface à la huitième édition de l'ouvrage de Henri Sensine dont je parle dans la dernière livraison, j'aurais su que l'édition originale remonte (-tait) à 1896. Donc, techniquement, Chapsal et Sensine décrivent des états de langue différents entre eux et différent de la langue d'aujourd'hui si l'on souscrit à une conception stricte de la synchronie.
*4 Gdel: 1985. Supplément 1992. Michel Foucault (1926-1984), comme repères: Saussure (1857-1913), Bachelard (1884-1962).
*5 Un savoir, ce dont on peut parler dans une pratique discursive, qui se trouve par là spécifiée: le domaine constitué par les différents objets qui acquéreront ou non un statut scientifique [...] Foucault, Gdel
*6 un savoir, c'est aussi l'espace dans lequel un sujet peut prendre position pour parler des objets auxquels il a affaire dans son discours [...] Foucault, Gdel
*7 un savoir, c'est aussi le champ de coordination et de subordination des énoncés où les concepts apparaissent, se définissent, s'appliquent et se transforment [...] Foucault, Gdel
*8 enfin un savoir se définit par des possibilités d'utilisation et d'appropriation offertes par le discours [...] Foucault, Gdel
*9 il y a des savoirs qui sont indépendants des sciences (qui n'en sont ni l'esquisse historique ni l'envers vécu), mais [...]
*10 il n'y a pas de savoir sans une pratique discursive définie; et toute pratique discursive peut se définir par le savoir qu'elle forme (L'archéologie du savoir, 6) Foucault, Gdel.
*11 Langage et non langue. Je ne suis pas sûr qu'on ait assez insisté sur la différence.
Le titre intercalaire est un peu prétentieux, mais il permet de rappeler que pour l'instant je m'intéresse aux rapports de l'information que comporte l'énoncé avec le temps, grammatical aussi bien que référentiel.
Une des bonnes choses qu'on peut récupérer d'une doctrine qui semble avoir eu plus d'ennemis que d'amis (la Sémantique Générale*1), c'est l'insistance sur l'héraclitéisme des événements et des choses en général. Et aussi de la nécessité de fournir suffisamment de coordonnées pour qu'un message ne soit pas totalement livré à la dérive comme une bouteille à la mer.
Ainsi, si je cite la Syntaxe française de Chapsal (1855)*2, il est sans doute utile de savoir qu'il s'agit probablement de Charles-Pierre Chapsal (1788-1858), dont la grammaire date de 1823. Les précisions me viennent naturellement du Larousse du XXe siècle (LXX). Les repères temporels sont utiles, car ils apportent un bémol à la concordance premier verbe passé composé --> deuxième verbe imparfait. Selon lui, on ne peut pas dire a) si la personne (il) y est encore. Il faut dire b):
a) j'ai appris qu'il était à Paris
b) j'ai appris qu'il est à Paris
C'est donc la référence qui détermine ici le temps. On notera que Chapsal s'appuie sur des exemples très classiques: Molière (1622-1673) et madame de Sévigné (1626-1696). À l'alinéa 485, il signale que l'imparfait ne peut s'employer «pour exprimer une action ou un état habituel, qui existe dans tous les temps». L'imparfait, dit-il, ne saurait rendre la pensée. Il donne l'exemple de Voltaire (1694-1778), à suivre; les autres, que je ne cite pas du fait de leur longueur, sont de Bossuet (1627-1704) et de Fénelon (1651-1715):
c) il concluait que la sagesse vaut mieux que l'éloquence
L'alinéa 486 apporte une restriction à la règle de 485: l'imparfait de l'indicatif va s'employer («quoiqu'il s'agisse d'une chose vraie dans tous les temps») lorsque les auteurs «veulent peindre plutôt une simultanéité avec le verbe de la principale [le complexe préfixal opérateur ici] qu'une coïncidence avec l'instant de la parole», soit d):
d) j'ai trouvé que la liberté valait mieux que la santé
Il s'agit alors de «rappeler un fait, une particularité plutôt qu'une maxime, une vérité constante». Si l'on retourne un instant à Sensine*3, on pourra convenir qu'il y a un imparfait de narration (en d)) à l'égal du présent de narration. Retrouverait-on ici trace de l'intentionnalité, que personnellement je trouve encombrante? Ou bien les deux maximes se valent, en e) et f):
e) la santé vaut mieux que la liberté
f) la liberté vaut mieux que la santé
Restons dans le sujet: que faire de l'imparfait de 27) pour le verbe de l'énoncé?
27) j'ignorais que la marmotte présentait de grandes qualités psychiques
-T->
27') j'ignorais que la marmotte présente de grandes qualités psychiques
A priori, rien de choquant. Dans les termes de Sensine, les qualités de la marmotte sont «toujours vraie(s) ou permanente(s)», ce qui commande le présent absolu. Un de ses exemples est de notre domaine (gnoséologie):
e) Je vous ai dit que le soleil est plus grand que la terre
La plupart des auteurs que j'ai cités dans cette série ne sont plus vivants, même si certains d'entre eux ont été mes ou nos contemporains, mais l'on peut considérer leur pensée ou leurs idées ou même leurs opinions comme étant plus ou moins d'actualité.
Temps, Histoire, savoirs
Le Gdel à l'article «savoir» écrit: «Foucault écrit», mais ce cas n'est pas probant, car il est mort avant la parution du dernier volume du dictionnaire.*4 Il serait temps que je m'exécute, ayant promis de parler de la très verbale et cataloguée analyse des savoirs par Foucault.
Je pratiquerai la réduction, le texte de la citation du Gdel figurant en note ci-dessous. Il pose d'abord que le savoir est
1 --> une pratique discursive [=> un discours] qui parle des différents objets qui acquéreront ou non un statut scientifique dans un lieu: le domaine => savoir*5
2 --> l'espace d'un sujet tenant un discours [pratique discursive de 1] sur des objets [candidats au statut d'objet scientifique] par rapport auxquels il prend position*6
3 --> un langage [champ de coordination/subordination des énoncés] [de la pratique discursive] où se manifestent, se définissent, s'appliquent et se transforment concepts [représensant les objets de 2]*7
4 --> le discours [pratique discursive] [d'un langage] définit le savoir dans les utilisations et les appropriations possibles*8
La dernière citation comporte deux volets:
5 --> les savoirs ne sont pas tous scientifiques a) ils ne sont pas nécessairement proto-scientifiques; b) ils ne sont pas nécessairement l'ontologie évacuée des sciences*9
6 --> synthèse: le savoir implique un discours qui se définit par la formation du savoir*10
En comparant les résultats du démontage aux exemples 28) et 29), on est enclin à promouvoir l'inconscient au rang de savoir.
28) Jacques Lacan (1901-1981) a montré que l'inconscient doit être interprété comme un langage
29) Jacques Lacan énonce en 1966 que l'inconscient est structuré comme un langage*11
On note que les dates entre parenthèses en 28) m'ont incité à modifier le temps du verbe du complexe opérateur. En 29), la date est fictive, mais elle s'accorde à la teneur générale de l'énoncé et n'entrave pas la fonction du verbe-opérateur. Sur l'information que comporte les deux énoncés, on dira qu'il ne s'agit pas de la même chose. Freud (1856-1939) interprétait déjà (dans le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient - 1905) les mécanismes du rêve et de l'inconscient comme les figures classiques, que Saussure adapte structurellement dans son Cours.
À suivre.
*1 General Semantics d'Alfred Korzybski (1879-1950), auteur de The Manhood of Humanity, 1921 et Science and Sanity: An Introduction to Non-Aristotelian Systems and General Semantics, 1933. Je n'entreprends pas une défense de son système, ni une réhabilitation, mais je signale simplement que son influence n'a pas toujours été négative. Mes sources ne sont d'ailleurs pas du fondateur du mouvement, mais d'un sémanticiste moins discutable: S. I. Hayakawa*. On a fait grand cas en sémantique du triangle d'Ogden & Richards, mais John Lyons** dans son Semantics en 2 vol. (1977) rapproche l'entreprise de ceux-ci de celle de Korzybski, qu'il propose de renommer Therapeutic semantics.
* Hayakawa, S. I.. 1939. Language in Action. New York: Harcourt, Brace and Company.
Hayakawa, S. I.. 1950. Symbol, Status, and Personality. New York: Harcourt, Brace & World, Inc. [Recueil d'articles]
** Lyons, John. 1977. Semantics. 2 vol. Cambridge: University Press.
*2 Chapsal, Charles-Pierre. 1823. Syntaxe française. Paris: Hachette et Cie [1855].
*3 Il faut continuer à lire, pour savoir, disait Pierre Fontanier à propos d'une figure obscure. Mais l'usage que j'en faisais récemment constitue aussi une bonne règle. Si je m'étais donné le mal de lire la préface à la huitième édition de l'ouvrage de Henri Sensine dont je parle dans la dernière livraison, j'aurais su que l'édition originale remonte (-tait) à 1896. Donc, techniquement, Chapsal et Sensine décrivent des états de langue différents entre eux et différent de la langue d'aujourd'hui si l'on souscrit à une conception stricte de la synchronie.
*4 Gdel: 1985. Supplément 1992. Michel Foucault (1926-1984), comme repères: Saussure (1857-1913), Bachelard (1884-1962).
*5 Un savoir, ce dont on peut parler dans une pratique discursive, qui se trouve par là spécifiée: le domaine constitué par les différents objets qui acquéreront ou non un statut scientifique [...] Foucault, Gdel
*6 un savoir, c'est aussi l'espace dans lequel un sujet peut prendre position pour parler des objets auxquels il a affaire dans son discours [...] Foucault, Gdel
*7 un savoir, c'est aussi le champ de coordination et de subordination des énoncés où les concepts apparaissent, se définissent, s'appliquent et se transforment [...] Foucault, Gdel
*8 enfin un savoir se définit par des possibilités d'utilisation et d'appropriation offertes par le discours [...] Foucault, Gdel
*9 il y a des savoirs qui sont indépendants des sciences (qui n'en sont ni l'esquisse historique ni l'envers vécu), mais [...]
*10 il n'y a pas de savoir sans une pratique discursive définie; et toute pratique discursive peut se définir par le savoir qu'elle forme (L'archéologie du savoir, 6) Foucault, Gdel.
*11 Langage et non langue. Je ne suis pas sûr qu'on ait assez insisté sur la différence.
Libellés : chronologie, coordonnées, Foucault, Freud, Lacan, Saussure, savoir, temps

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