15.11.06

Croire ou savoir 24

Note intercalaire

Je m'aperçois que sans bien faire la différence, j'ai fini par amalgamer (pas au sens politique et actuel) les deux projets de «sujets» de réflexion: la tyrannie du réel (phrase de Bachelard) et la pensée scientifique totalitaire. Je me proposais aussi de traiter du métaphorisme de l'épistémologue. Mettons tout ça dans le même flacon et secouons énergiquement. Mais dans la présente livraison je ferai une petite mise au point sur la réflexion sous-jacente, c'est-à-dire les moyens linguistico-sémantiques (ou sémiolinguistiques) de distinguer les opérations cognitives de la connaissance et de la croyance, avec leurs verbes opérateurs correspondants, en espérant avancer d'un cran.



Le retour du refoulé

Les opérateurs du complexe préfixal (dont les paradigmes sont croire et savoir) sont, comme toute autre proposition, soumis à un opérateur grammatical comme la négation. L'importance sémioréférentielle de celle-ci varie avec le verbe opérateur, mais aussi avec la variable sujet et le temps qui a ici le comportement d'un mode. Soit, 1), 2) 3), 4) et 5):

1) je ne savais pas que le grand pingouin avait été entièrement exterminé en 1844
2) *je ne sais pas que le grand pingouin est inapte au vol
3) il ne sait pas que les manchots ne sont pas des pingouins
4) il croit que le Petit Larousse fait erreur sur le pingouin
5) je ne crois pas qu'il sache que le manchot et le pingouin n'ont pas le même habitat
6) je pense au contraire que le manchot et le pingouin sont aux antipodes l'un de l'autre*1

Dans 6), «savoir» serait plus conforme. «Au contraire» a une fonction dite de fléchage vers un énoncé antérieur. On dira qu'il s'agit d'une expansion à valeur négative. La négation est une transformation d'expansion, dont la proposition de l'énoncé de départ peut être l'objet, mais son application est conditionnée par le sens ou la référence (vérification de la validité dans la situation réelle ou sur documents). 6) ne peut pas se réécrire 6') sauf par simple manipulation syntaxique, tandis qu'avec le paradigme subjectif et doxastique, la chose est possible (mieux encore avec un autre pronom):

6') *je sais que le manchot et le pingouin ne sont pas aux antipodes
6") je pense que le manchot et le pingouin ne sont pas aux antipodes

Pour une raison de cohérence interne du sujet (humain), 2) comme 7) n'est pas possible, distinct de 8), argumentatif, qui, selon la Grammaire du français contemporain, exprime l'éventualité,*1 mais aussi, semble-t-il, le doute:

7) *je ne sais pas que le grand pingouin a été entièrement exterminé en 1844
8) je ne sache pas que p

La cohérence interne (affirmer à la première personne ne pas savoir un objet de savoir - sauf rhétoriquement, cf. 8) n'est pas la seule en cause en 2): la concordance intervient ainsi que la temporalité du référent. Comme le pingouin en question (Alca impennis) a disparu, le passé est obligatoire, cf. 2'):

2') je sais que le grand pingouin était inapte au vol

L'opérateur de 5), avec l'opérateur qu'il enchâsse, ont pour équivalent(s) 9):

9) je crois qu'il ne sait pas que p

Dans 10) l'expansion se transforme

10) il faut savoir que l'intuitionnisme s'oppose au formalisme*3

10T) il faut savoir que p -T-> il faut que x sache que p

10T) est l'équivalent approximatif de «on doit savoir que p», mais s'il y a eu expansion, elle n'est pas réversible par transformation:

10T') on doit savoir que p -T-> *on doit que x savoir que p

En fait, on se doit d'essayer avec le pronom personnel de la 3e personne du singulier: il; il doit savoir -T-> *il doit qu'il sait que. La construction fait défaut. Les expressions synonymes n'ont pas plus de succès: être tenu, être obligé, être contraint de, être censé ne se construisent pas avec la conjonction suivi d'une complétive; dans le recensement du PR seul «ce serait bien que» est valide en ce qui nous concerne.

11) L'intuitionnisme logique soutient que la mathématique est indépendante de tout langage*4

12) L'intuitionnisme soutient que la logique n'est qu'une application particulière de la mathématique

La nature du sujet de l'opérateur nous empêche ici de substituer le verbe «penser» ou «croire» ou même «savoir»*5: une doctrine ne pense pas, pour reprendre la position de Pradines. On lui substitue «poser», par contre, avec succès: admettre ou faire admettre a priori; énoncer, affirmer; formuler sont les sens pertinents que fournit le PR.

De 11) et 12), on déduira 13):

13) l'intuitionnisme soutient que la logique est indépendante de tout langage

Poser est probablement l'opérateur épistémique d'élection du dictionnaire Omnis.*6 Formuler ne semble pas se construire avec une subordonnée complétive.

Un complexe opérateur préfixal peut s'insérer dans une expansion à gauche, mais le sens général n'est plus le même, cf. 14'):

14) John Locke s'efforce de montrer qu'aucune idée innée n'existe dans l'esprit
14') John Locke montre qu'aucune idée innée n'existe dans l'esprit

En 14'), il y a adhésion aux propos de Locke, tandis que s'efforcer de n'implique pas la réalisation du but fixé, uniquement la mobilisation des efforts.



À suivre.

*1 La Grammaire générative arguerait qu'il y a là ambiguïté, c'est pourquoi j'ai ajouté «l'un de l'autre». En effet, les pingouins ressemblent aux manchots (pas de près, et surtout sous l'influence de l'anglais), mais un détail que ne signale pas Omnis tient à la différence de taille qui peut aller du simple au double. L'aire de distribution est plus large, mais reste opposée.
*2 Chevalier, Jean-Claude, Michel Arrivé, Claire Blanche-Benveniste, Jean Peytard. 1979. Grammaire Larousse du français contemporain (GLFC). Paris: Larousse [1964].
*3 Pour mieux comprendre les énoncés relatifs à l'intuitionnisme en 11) et 12). Détail intéressant: Poincaré aurait penché du côté des intuitionnistes.
*4 Relativement au sens de la proposition complétive, ce serait une des rares activités humaines à n'avoir pas de rapport avec le langage qui définit mieux l'humain que la raison que lui prêtait les anciennes définitions dans une comparaison avec les animaux et injuste pour eux.
*5 Sauf figure (le XIXe siècle croyait que p), seuls les sujets humains et assimilés (dont les schnauzers) ont des opinions ou des connaissances (pouvant faire l'objet d'un énoncé intelligible par l'homme).
*6 Pour les indications bibliographiques complètes, voir tso.

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