Croire ou savoir 23
Toute connaissance est intuition d'une essence par la conscience.
Husserl
La contradiction de Pradines ou la preuve par la morphologie
Selon Maurice Pradines les choses ne peuvent pas se contredire: il n'y a contradiction, dit-il, que là où il y a diction. Les choses ne se parlent pas; elles ne peuvent donc pas se contredire. Morphologie ou étymologie? Un peu des deux. La morphologie serait celle de la langue latine.
Il semble que Kant ne soit pas loin, qui prétendait que le réel, dans les choses en général, ne peut être contradictoire. Les propositions peuvent l'être, cependant, depuis Aristote (même si je lui ai faussement attribué le carré logique, qui vient plus tard, avec Apulée). Et les propositions sont des choses.
Le PR ne voit pas la chose autrement, pour contradictoire «qui contredit une affirmation», et non son auteur. Et si Pradines avait misé sur l'histoire du mot, il eût perdu également. Balzac l'emploie au sens d'obstacle. La logique ne se formalise pas (façon de parler) en parlant de contradiction entre A est vrai et A n'est pas vrai. Or A est vrai ne «dit» rien.
Voltaire, enfin, en use comme d'une réunion d'éléments incompatibles. Tout cela, ou presque, gracieuseté du PR.*1 Je vous laisse tirer la leçon, s'il y en a une, de ce combat d'arrière-arrière-(x+1)-garde.
La pseudo-créativité des sujets parlants II
Souvenons-nous des contraintes particulières: la production de phrases doit être spontanée et les phrases doivent n'avoir jamais été prononcées (ou écrites) ou entendues (ou lues)*2 auparavant.
On supposera que la phrase est toute variante de SVO. Ce qui n'est pas dit dans ce principe (peut-être trouve-t-on ailleurs des détails sur son applicabilité), c'est si la phrase doit être nouvelle en elle-même ou si elle est considérée comme nouvelle dès qu'un morphème ou un mot varie.
Cf. il pleut aujourd'hui, il pleuvra demain.
Laissons la production aux sujets parlants, et considérons le sujet comprenant (s'il a de la chance). Tout à l'heure je suis tombé sur une phrase de Barbusse dans le PR. Je cherchais octillion, et j'ai eu ocreux: Pas un mot que je connaissais comme tel (cf. ocré). Mais interprétable sans mal, avec la connaissance des morphèmes (ici x-eux). Le reste de la phrase n'est pas ce qu'on lit tous les jours, mais on l'a entendu ou prononcé étant enfant: «le drap est raidi par la boue x». Par le gel. Par la crasse.
Il est donc relativement facile de tomber dans le panneau. Je veux dire par là de s'imaginer que nous sommes effectivement en mesure de comprendre toutes les phrases produites et que nous entendons ou lisons.
J'apporterais à bémol au fait d'entendre. Il suffit d'un mot inconnu pour qu'on ait droit à «l'effet langue étrangère». Je me base ici essentiellement sur mon expérience quotidienne, la télé servant trop souvent de fond sonore (masochisme, certainement). Il suffit d'un nom propre jamais entendu pour qu'il y ait un blanc, et le phénomène est le même s'il s'agit d'un mot inconnu ou peu familier (en français comme en anglais - j'ai d'ailleurs besoin de plus d'attention pour suivre un Britannique qu'un Américain).
Comme je parcours énormément de textes (surtout ces temps-ci, manière de contrer l'agitation provoquée par la thyréotoxicose), j'ai eu l'occasion de tomber souvent sur des mots inconnus et au moins des segments de phrases (sinon des phrases entières) rebelles à l'interprétation (spontanée et même analytique). On devinera sans peine qu'il s'agit de textes techniques (scientifiques, notamment) pour la plupart, ou de domaines qui ne me sont pas familiers.
C'est surtout là que le bât blesse, avec ce principe: traduit de l'anglais, on n'a pas le moyen de savoir s'il parle en général du langage ou d'une langue particulière. Les auteurs du Dictionnaire de linguistique ont fait un choix. Mais s'il s'agit vraiment seulement de la langue française familière (commune), disons, la nomenclature du Dictionnaire du français contemporain, alors inutile de se tracasser.
Ou bien le principe mêle à l'allusion mathématique une contrainte de réalité (ou inversement). Autrement dit, il ne serait pas homogène. Et de ce fait, indémontrable et même poppérien, c'est-à-dire infalsifiable.
Retenons cependant que la compréhension d'une phrase ne donne pas nécessairement l'équivalent de ce que le sujet parlant producteur de l'énoncé croit avoir dit ou écrit.
Pour comprendre un énoncé, il faut envisager des processus distincts, même s'ils ont en gros les mêmes bases (ou règles) inférentielles. On se situe ici déjà au-delà de la perception et de la reconnaissance des formes. Je m'en tiens à l'essentiel:
La première phase consiste à associer un sens ou un élément de sens à chaque signe (du morphème à la phrase toute faite [cf. le tour est joué]). Admettons que je lise le segment «les artifices du réel». Aucun obstacle à ce que les éléments significatifs (ici au nombre de 2) soient dotés d'une valeur équivalente.
Toutefois, en phase deux, dite référentielle (extralinguistique), personnellement je ne parviens pas à assigner un référent à artifices, que ce soit dans mon encyclopédie expériencielle*3 ou livresque (culturelle). Et comme la phrase est rapportée dans Omnis, je resterai sur ma fin.
La phrase trois, celle de la signification*4, avec trois composantes (axiologie, doxologie, idéologie) ne permettera pas de passer outre. Il y a comme qui dirait une contradiction dans un artifice du réel (imaginons un artifice de la nature/naturel). On a plus de chance de comprendre «la réalité d'un artifice». Mais je suis mauvais phénoménologue.
On voit donc que le versant de la compréhension est peut-être plus énergivore que celui de la production.
Voici un autre énoncé qui commence bien, mais pose aussitôt problème: «L'objet s'oppose au sujet comme le matériel au spirituel.» Tout allait bien jusqu'à «comme»... Et c'est au niveau référo-conceptuel d'abord, puis ensuite à celui du jugement axiologique: tout le monde ne situe pas le sujet dans la classe «spirituel».
On notera que dans un modèle biplane, la compréhension est peut-être plus facile, mais on ne sait pas quoi faire, alors, de la connotation. Dans l'exemple évoqué ci-dessus elle est soit axiologique (le propre du sujet comprenant, le jugement de valeur), soit doxologique (ou doxastique, la doxa intériorisée). Dernier exemple, à propos de Malraux:
L'écriture ne ment jamais.
l'écriture --> le produit [de l'écrivain]*5
ment --> ne pas dire la vérité
ne ... (ment) --> dit la vérité
jamais --> à aucun moment
ne ... (jamais) --> toujours
La suite de la phrase éclaire, mais c'est une autre histoire: «le sens est stable: de l'action à la mort, de l'histoire au destin...», bref, de la littérature.*6
Si l'automate produit p +1, il ne sera jamais en mesure de comprendre autre chose qu'une sémantique biplane, que dis-je, monoplane (référentielle), où chaque mot (instruction) est une action ou un état.
Même si Prolog donne l'illusion que la machine raisonne, celle-ci ne sait pas ce sur quoi porte le raisonnement. Ni le prédicat ni les arguments ne sont «compris» au sens humainement actif du terme.
On considérera donc ce principe à l'égal d'un effet d'annonce politicien.
À suivre.
*1 Toujours l'édition papier, millésime 2007. Le pare-feu Kerio empêche le démarrage de la vieille édition électronique qui est sur mon disque dur.
*2 Les parenthèses sont de moi. En réalité, la formulation habituelle ne fait pas état de lecture ou d'écriture: un automate analphabète?
*3 Calque de l'anglais: autre version, expérientielle (angl. experiential). Selon Omnis, l'expérience est une relation que le sujet (de la connaissance) entretient avec la réalité.
*4 Ma perception de la signification et de sa complexité est largement et résolument opposée à ce que Ducrot y voit, c'est-à-dire le sens du mot, investissant le mot sens du rôle habituel de la signification. Cependant, pour moi aussi le mot a une signification, qui cohabite avec le sens et s'y greffe (pour employer une image). Cette apparente concurrence pour un seul signe a l'avantage d'expliquer pourquoi et comment le sujet comprenant peut, en partie, ne pas comprendre, c'est-à-dire, en gros, substituer sa connotation à la dénotation.
*5 Les phases (pas de r) ne sont pas «étanches» et le thème «Malraux» intervient dans la sélection de la valeur. Les flèches d'implication sont une simplification de l'inférence conditionnelle qui caractérise l'attribution d'un sens.
*6 On constate que je me suis gardé de trop insister sur les langues de spécialités, les jargons ou les argots. Je crois qu'Étiemble a écrit un excellent essai sur la langue scientifique. Évidemment, un automate peut disposer de sous-lexiques, mais quand saura-t-il qu'il lui faut basculer?
Libellés : automate, créativité, grammaire générative, langue, sens, signification, sujet comprenant, sujet parlant

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