10.11.06

Croire ou savoir 20

Je commencerai par un petit retour sur moi-même après avoir relu mes notes sur les propos de Ricoeur au sujet de la croyance, où il s'appuyait sur l'interprétation que Leroy fait de la «croyance de la philosophie anglo-saxonne». J'avais indiqué que Hume ne comptait pas parmi les livres qui dorment sur mes rayonnages bricolés (et peu géométriques, au rebours de mes chiens). Il est donc parfaitement possible, à la réflexion, que l'interprétation étymologique*1 (ou apparemment telle) de l'éditeur de Condillac (A. Leroy) soit en réalité le fait de David Hume lui-même, qui n'en était pas à une idiosyncrasie près.


L'identité de Husserl

Le point de départ est cette phrase: «De personnes à d'autres personnes les créations peuvent se transmettre, le sens restant le même.» Dans un premier temps, j'avais écrit: «Un sémanticien ne pouvait pas laisser passer ça.» Ce n'est pas tout à fait vrai. Si l'on s'en tient strictement aux schémas que l'on donne habituellement de la communication, rien en apparence ne vient troubler la communication que quelques parasites (bruit, dit-on).

On a même parlé pendant un temps de la langue comme d'un code et de part et d'autre du schéma on trouvait l'encodage et le décodage. Shannon et Weaver n'étaient sans doute pas innocents dans cette triste affaire, mais l'idée d'un passage d'un cerveau à l'autre sans histoire ne date certainement pas d'aujourd'hui. Pourtant, la situation est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, contrairement à l'idée qui voudrait que si je mets mes pensées en mots, celui qui m'entend ou me lit n'aura qu'à les en extraire. Et le tour est joué. Pas tout à fait.

Le lien entre la «pensée» de l'émetteur du message (pour conserver des termes sans prétention) et la structure de celui-ci n'est vraiment observable que dans l'autre pendant de la communication (je peux m'observer formant et reprenant mes phrases, mais pas en train d'y «instiller» une substance sémantique.

Il devient clair, alors, que l'usage nous fourvoie en parlant de contenu. Je ne peux pas vider le mot entendu ou lu, ni en extraire quelque substantifique moelle. Le sens, contrairement à ce que semble supposer notre philosophe solipsiste, ne passe pas d'un locuteur à l'autre, ni même d'ailleurs entre deux lecteurs lisant le même passage et s'interrogeant mutuellement, sauf à s'en tenir à des énoncés du type: la porte est ouverte ou le chien roupille.

Ce qui se transmet, c'est la forme du signe, c'est-à-dire, dans la tradition sussurienne, le signifiant. Sa partie manifeste, physique, sonore, graphique ou électronique. Le reste est affaire d'interprétation ou, comme dirait Ricoeur, d'herméneutique.


L'économie de pensée

Si dans le cas de Husserl*2 il peut s'agir de parti-pris idéaliste ou essentialiste, dans l'exemple qui suit, il s'agit d'une attaque contre Meyerson. «Que l'économie de pensée anéantisse la pensée, nous devrions le saisir abstraitement d'emblée.»*3

Je n'ai pas été en mesure de prendre connaissance du texte de départ (celui d'Émile Meyerson), mais il apparaît, à l'issue de recoupements, que Francis Courtès mime son maître Bachelard, dont le totalitarisme ne laisse pas de me surprendre, au rebours de ce que je croyais savoir de lui.*4 Je reviendrai d'ailleurs à lui à l'occasion d'un nouveau topo sur la question du totalitarisme du discours sur la science.

Pour le sémanticien que je suis, l'abstraction, on a beau faire, n'est pas d'emblée, ni saisie. Ce sont de traits surajoutés et certainement pas inhérents. D'ailleurs, d'où vient ce «devoir»? Querelle de mots, sans doute, mais ici qu'a-t-on d'autre à se mettre sous la dent?

J'ai toujours pensé ou cru, et même observé que l'intelligence se définissait, sinon par une économie de pensée, du moins par une économie de moyens. Le «d'emblée» est le terrain d'élection de l'intuition, qui a le grand défaut de vouloir faire taire les autres.

Jean-François Richard,*5 dans le portrait qu'il brosse de la notion d'intelligence la situe historiquement par rapport à l'animal (différence) et par rapport à la divinité (ressemblance).*6 Elle s'oppose à l'habitude*7. Elle construit des objets abstraits et des règles. Pour les règles, c'est aussi le cas de mes schnauzers, mais c'est sans doute mon influence.

L'air de rien. Richard nous donne une excellente raison de se méfier de l'intuition: elle nous rapprocherait de la divinité. Dans le même tonneau on trouvera l'énoncé cartésien:

1) René pense que la pensée est ce qui se connaît le plus aisément.

L'idée que l'économie de pensée soit négative est une sorte de thème chez F. Courtès, puisqu'à un moment, il s'en sert dans un titre à un extrait (texte 25 - de Cournot), où il est question de l'acide muriatique que l'on a ramené au corps simple qu'est le chlore. Cette «réduction» est une économie de pensée, qui d'ailleurs ne s'oppose pas au rendement intellectuel.

Il aurait d'ailleurs intérêt à relire les textes qu'il a choisis, car celui d'Ernst Mach fait justement état d'un nombre minimum de jugements simples dont tous les autres seraient des suites logiques. Il n'y a pas de petites économies.

Descartes, lui, parle des auxiliaires de la pensée (les livres), qui permettent de ne pas encombrer l'esprit. Et même le béhaviorisme vient au secours de ma thèse (je m'en serais passé): élimination des comportements inutiles et renforcement des comportements adaptés.

Si Richard ne donne pas de détails sur les principes généraux de raisonnement, il note, à propos du traitement de l'information, que le processus d'abstraction fait intervenir la pertinence des traits... Exercice auquel j'ai eu l'occasion de me livrer quand je faisais de la programmation logique (avec Prolog, les conditions dans une règle de production).

Il me semble en outre qu'il faille remonter à La Philosophie du non de Bachelard pour comprendre pourquoi la pensée intuitive et idéaliste serait rebelle à l'économie que représente l'intelligence. Cette économie n'est pas pour autant un encouragement à l'oisiveté mentale, ni, sauf erreur de ma part, l'anéantissement de la pensée.

L'article de Jean Largeault dans Universalis*8 sur l'idéalisme opère un début de réhabilitation de Meyerson. Je n'ai jamais eu l'esprit militant et encore moins eu de cause, mais si j'avais trente ans de moins, je crois que je le lirais sans préjugés ou peut-être pas.

Plus tard, j'aborderai, après avoir parlé de l'inertie des «protocoles» mathématiques... la tyrannie du monde extérieur (Poincaré*9), la Contradiction de Pradines : la preuve par la morphologie, selon qui les choses ne peuvent pas se contredire et la pseudo-créativité des locuteurs (qui restent, malgré l'épistémologie, des sujets, bien que parlants )

Si j'ai l'air d'oublier quelle était la raison d'être de cette série de livraisons, ce n'est qu'une apparence: ces capsules sémantiques illustrent l'antinomie croire-savoir, en plus d'apporter d'utiles matériaux. Je reviendrai à mon appareil analytique assez tôt.


À suivre.

*1 «La croyance comble la marge qui sépare une simple conception d'une affirmation sur le réel; elle est une manière particulière d'accueillir une idée - ou de la recevoir.» Cette explication prête malgré tout le flanc à la critique sur deux points: l'idée d'une «simple conception», qu'on peut laisser passer ici, et celle, plus grave, qui consiste à comprendre la croyance comme venant d'ailleurs. Révélation? Nous voilà dans la panade. By the way, le Webster's Seventh New Collegiate Dictionary donne une définition légèrement différente: «a state or habit of mind in which trust or confidence is placed in some person or thing» (sens 1); on voit qu'il n'y a aucune trace de mouvement de l'extérieur vers l'intérieur. La Britannica de 1771 définit belief, comme «the assent of the mind to the truth of any proposition». Et «Hume's essays» figurent dans la liste des principaux auteurs «made use of in the compilation».
*2 Il nous fournit cependant, par le biais d'Omnis, porte-parole des années soixante-dix, un excellent exemple d'opérateur: Husserl pose que toute connaissance est intuition d'une essence par la conscience.
*3 Courtès, dans l'introduction à son recueil de textes sur la science et la logique.
*4 Je l'ai lu, comme tout le monde, dans ma période de formation d'autodidacte, donc avant l'entrée tardive à l'université, mais à cette époque d'imprégnation rien de semblable à ce que je trouve aujourd'hui ne m'avait frappé.
*5 Richard, Jean-François. 1989. Intelligence. EU Corpus vol. 12:422-426.
*6 C'est en lisant ce genre de choses qu'on comprend mieux la notion d'horizon idéologique.
*7 On observera avec raison qu'il existe des habitudes intelligentes, comme celles de mettre son clignotant et de regarder par-dessus son épaule et non seulement dans les rétroviseurs.
*8 Largeault, Jean. 1989. Idéalisme. EU Corpus, vol. 11:889-894.
*9 Par un aléa de mémoire je l'attribuais à tort à Bachelard.

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