23.10.06

Croire (3)

[35e]

Liste (provisoire) des verbes épistémiques, établie d'après Ruwet et Martin-Daydé dans mon Traité du sens (en ligne): affirmer, accepter, accorder, admettre, admirer, adorer, affectionner, aimer, ambitionner, annoncer, s’apercevoir, apprécier, apprendre, approuver, assurer, s’assurer, attendre, s’attendre, autoriser, avertir, aviser, avouer, certifier, commander, comprendre, compter, concevoir, conclure, condamner, conjecturer, consentir, considérer, contester, constater, convaincre, craindre, critiquer, croire, déclarer, découvrir, décréter, défendre, demander, démentir, déplorer, détester, désirer, deviner, dire, dissuader, douter, se douter, empêcher, endurer, enseigner, entendre, espérer, estimer, s’étonner, exiger, s’expliquer, se féliciter, se figurer, se flatter, gager, goûter, imaginer, implorer, s’indigner, informer, s’inquiéter, insinuer, insister, interdire, inventer, s’irriter, jurer, montrer, noter, observer, ordonner, parier, penser, permettre, persuader, postuler, prédire, préférer, prescrire, pressentir, présumer, prétendre, prévenir, prévoir, prier, proclamer, promettre, proposer, prouver, rappeler, se rappeler, réclamer, reconnaître, réfléchir, refuser, regretter, se réjouir, reprocher, réprouver, requérir, savoir, sentir, sommer, souhaiter, songer, souffrir, soupçonner, soutenir, se souvenir, stipuler, subodorer, supplier, supposer, tolérer, trouver, voir, vouloir…

Je cite le commentaire fait à l'époque (Vade-mecum sémantique* de 1998, repris dans le Traité de sémantique): «Toutefois N. Ruwet (1981 : 172-204), sans doute à la suite de certains logiciens, notamment Hintikka (1962), n'a pas hésité à parler de datif épistémique pour des verbes comme croire, supposer, concevoir, postuler, imaginer. Pottier (1992a : 216) utilise l'épistémique comme modalité, avec l'ontique (néant, apparence, être) et l'aléthique existentielles (impossible, possible, nécessaire), ainsi que le factuel (dire, faire [vouloir, pouvoir, devoir]) et l'axiologique (jugements intellectuels : éthique, esthétique, normatif, véridictoire, pratique, et perceptions : thymique, hédonique, passionnel). La dimension épistémique est celle qui met en œuvre le cognitif, c'est-à-dire le croire, le connaître, le savoir (ainsi, semble-t-il, que le testimonial - le témoignage). On n'entrera pas dans la discussion de ces classements, mais on peut se demander si le thymique (bon, mauvais) se distingue vraiment de l'hédonique (plaisir, dégoût) et de l'éthique (bien, mal), de même si le normatif, le devoir, le pratique, le nécessaire ne forment pas une catégorie à part, le doxique ou doxologique.»

Ailleurs, je notais: «J. O. Urmson, dans le cadre de la philosophie du langage ordinaire, a étudié ce qu'il appelle les verbes parenthétiques, qui sont des verbes argumentatifs ou épistémiques (terme repris par Nicolas Ruwet) qui concernent les modalités du raisonnement dans le langage: déduire, inférer, conclure, etc.»

Mais il n'est peut-être pas nécessaire de s'encombrer de tant de catégories. Je pourrais plus simplement reprendre les deux autres (en plus de la doxologie) qui, selon moi, permettent de rendre compte de la connotation et des éléments de cognition que les locuteurs confondent souvent avec le sens des mots proprement dit. Il faut dire qu'ils sont aussi largement aidés par les dictionnaires. Il s'agit de l'axiologie et de l'idéologie.

Si je songe à proposer cette grille, c'est pour éviter d'avoir à recadrer la portée de ce qui est épistémique (en fait la catégorie tient du fourre-tout). L'avantage du trio axiologie, doxologie, idéologie tient à la façon dont chacun se distingue: je, on, nous. Mais ce sont les filtres de l'interprétation d'un énoncé, pas de véritables outils d'analyse.

Sur le net, Patrice Enjalbert (1998), a indiqué comment trancher la question, dans un premier temps au moins (son but était de traiter devoir/pouvoir):

«L'opposition entre 'croire' et 'savoir' peut alors se décrire comme une caractéristique de cet argument : subjectivité pour croire, ou au contraire adéquation à une norme de validation extérieure à l'agent (sociale), pour 'savoir'.»

C'est donc un peu à contrecoeur que je vais en revenir à épistémique, dans le couple d'opposition: doxique/épistémique, mais je prendrai le temps d'écarter les verbes qui ne répondent pas au critère subjectif/objectif. Ce choix m'est imposé par le fait que la dernière étape du processus d'interprétation ne s'impose pas de vérifiabilité, uniquement une conformité à des valeurs personnelles, des valeurs partagées sous forme d'opinions et d'un système d'explication: les trois filtres sont subjectifs, même si les deux derniers sont collectifs.

Je consacrerai la prochaine livraison au tri de la liste au moyen d'un énoncé passe-partout et qui ne devrait froisser que les «chomskystes» purs et durs:

le langage repose sur une structure innée

À suivre. Sous le titre Croire ou savoir (1)

*inédit, mais repris en partie dans les trois très longs textes mis en ligne sur le site de sémantique opératoire .

Libellés : , , , , ,