3.3.05

Modèle sémantique (4)

3.4 L’hypothèse d’une seule opération fondamentale a le mérite de la simplicité et s’accommode de la nature hétérogène des conditions d’attribution. Je lui ai donné le nom de règle. Au début, après un certain flottement, celle-ci s’est inspirée par sa forme des règles phonologiques, mais aussi par la suite, conformément à son principe, des règles de production de la programmation logique; elle a même pris la forme des règles de production du langage de programmation logique Prolog. La suite de mon propos s’attardera sur les formes que peut prendre la règle et les conditions qui la contraignent, ainsi que sur les types de raisonnement (inférence) qui peuvent se tenir sur le modèle des relations structurant le lexique (interiorisé ou non).

3.4.1 L’idée d’un règle d’attribution de sens à une forme repousse la thèse structurale du sens dont se fait l’écho H. Bertaud du Chazaud qui est assez radical dans sa présentation de son dictionnaire de synonymes et contraires. Il affirme par exemple, que «un mot n’a pas de sens en soi, isolément, mais par la fréquence relative d’emploi dans un contexte». Cette idée est assez ancienne (cf. Pierre Guiraud), mais ne distingue pas la forme du sens. Elle repose en outre sur une abstraction, qui laisse entendre que le mot isolé puisse exister. La seule façon d’isoler un mot est de le prendre pour objet, dans un métalangage ; dès lors il n’est même plus «mot». Le «mot» (cf. Merde) a toujours un producteur et éventuellement un récepteur, qui peut être le producteur lui-même. De même le mot d’une liste appartient à cette liste (cf. les index). Le mot dictionnairique appartient à la nomenclature lemmatisée et précède sa définition et ses acceptions.

REM Lemmatiser ≝ donner à (un mot variable [accord, conjugaison, etc.] du discours) une forme canonique servant d'entrée de dictionnaire. Entrée ≝ Les entrées d'un dictionnaire : les mots faisant l'objet d'un article de dictionnaire. (PR).

3.4.2 La fréquence (d’ordre statistique : le nombre d’occurrences d’une forme dans un corpus) n’a que deux incidences sur le sens : l’ «usure» ou, mieux, la banalisation d’un sens donné et, du fait de son emploi (le fait de servir comme forme), son extension, par analogie, métaphore, métonymie, synecdoque (mécanismes de la polysémie, étudiés par Darmesteter et Bréal, et plus près de nous, Pottier et Lerat). La thèse de l’absence de sens dans l’isolement reporte sur le contexte le sens dont serait dépourvu le mot, mais le contexte n’est rien d’autre qu’un assemblage syntaxique de mots, qui seraient également, individuellement, «dépourvus de sens». À charge donc de «l’emploi» de déterminer le sens, mais on sait que rien ne permet d’affirmer qu’un énoncé produit a un sens en vertu de sa production (de l’emploi que l’énoncé fait des mots). Je substitue donc «opération» à «emploi».

REM Extension (au sens lexicologique) ≝ extension de sens, modification du sens d'un mot qui, par diverses associations d'idées, acquiert une plus grande polysémie. (EUL). Ce sens recoupe le sens logico-philosophique (définir par extension) du fait que l’on considère qu’une extension de sens étend à de nouveaux objets ou à une nouvelle classe d’objets la définition applicable à une première classe d’objets. Définition par extension, (≝) opération qui consiste à spécifier tous les objets ayant des caractéristiques qui tombent sous un concept, par opposition à la définition en compréhension. (EUL). Le PR fait d’ailleurs dériver l’une de l’autre : extension ≝ le fait d'acquérir une plus grande extension logique, de s'appliquer à plus d'objets (pour un mot). Par extension : par une application à d'autres objets (opposé à spécialisation).

3.4.3 Si la fréquence jouait un rôle plus déterminant dans le sens, les mots monosémiques n’aurait guère de sens, comme ‘opiler’ ou ‘gaster’ (pron. tère). Le verbe ‘opiler’ (s’il est reconnu) reçoit le sens d’{obstruer}, en médecine (PL11), cf. ‘désopiler’. Les attributions de sens sont fonction de conditions. Ici on fait intervenir le domaine (condition dénotative). On peut aussi, en-dessous, faire intervenir la forme propre du sens, le syntagme (␞ introduit une formulation de la règle) :
␞ ‘opiler’ ∁ ⌂[médecine] ⊢ {obstruer}␎
qui se lit : le mot ‘opiler’ dans le contexte [⌂ désigne le domaine] de la médecine reçoit le sens {obstruer}, ou, en suivant de plus près la notation «si opiler est employé en médecine, alors on infére qu’il a le sens d’obs-truer». Dans une notation parallèle, on aurait (si=∵, alors=∴) :
∵ opiler & ∵ médecine ∴ obstruer, soit
si a et si b, alors x. L’application est distincte d’un exemple ou d’une phrase-exemple). L’indice ␎ signale un sens opératoire, généralement entre accolades, comme tous les éléments de sens, tandis que les crochets en angle encadrent («isolent») une forme lexicale :
␞ ‘opiler’ ∁ ⊥ les conduits naturels ⊢ {obstruer}␎

REM Les symboles propres à la règle et aux relations seront plus amplement développés en 4, 5 et 6.

3.5 L’étymologie, longtemps considérée comme la concurrente de la sémantique au point qu’à la fin du XIXe siècle, un auteur anglo-saxon introduisant les travaux de Bréal les ait assimilées l'une à l'autre, fait partie des matériaux dont le sémanticien peut extraire le sens, sans toutefois la privilégier. La sémantique n’est pas la recherche du sens vrai ou original, ce qui reviendrait à prôner la monosémie. Une autre restriction importante s’applique à la sémantique telle que je l’ai développée sous le nom de «théorie sémantique opératoire» : le sens décrit n’est pas une propriété du mot (ou forme), mais la valeur (au sens de valeur d’une variable) que reçoit une forme dans un ensemble de circonstances données.

REM La thèse du prototype sémantique est une variante du courant (d’origine psychologique, semble-t-il, avec un relent béhavioriste) qui veut qu’il n’y ait ni polysémie ni homonymie, mais bien des «nuances» d’un seul sens par mot (fondamentalement monosémique). Concurremment, la thèse de la correspondance «one form / one meaning» a curieusement dominé les travaux anglo-saxons ; il faut dire qu’ils étaient axés sur la phrase, qui devenait parfois étonnamment «ambiguë». Georges Mounin l’attribue à André Martinet : «à chaque différence de sens correspond nécessairement une différence de forme». Il en fait une «règle» sur laquelle tous les linguistes s’entendent, alors qu’il s’agit d’une observation qui ne sert qu’à fonder la phonologie. C’est donc l’observation de l’équivalence de sens qui fonderait la sémantique pour elle-même.

3.5.1 L’étymologie précède, comme étude, la sémantique historique, et long-temps, on a cru bon de les assimiler, mais si la description du sens peut également se faire en synchronie (dans un état de langue donné, le plus souvent contemporain), le sens que l’on donnait à ‘boucher’ à l’origine devient alors une curiosité et non un facteur à prendre en compte, contrairement à une conception popularisée par les écrivains. Paul Claudel expliquait ‘connaissance’ par {naître} ⇄ {avec}. Ainsi à une époque, ‘sentiment’ et ‘sensation’ recevaient le même sens et le boucher signifiait ceci :
boucher ␃ {celui vend de la viande de bouc}
où ␃ est le signe d’une définition ou d’un sens étymologique

Un plaisantin pourrait faire remonter ‘boucher’ à ‘bouche’, par le biais de :
boucher ␃ {celui qui vend des provisions de bouche}

Ce qu’il faut retenir de l’étymologie, c’est que, contrairement à ce qu’elle affirme, elle n’est en aucun cas le «vrai» sens du mot, au rebours de sa propre étymologie : le mot ‘étymon’ du grec ‘etumos’ {vrai} (cf. aléth-). En fait, l’évolution du sens du mot ‘étymologie’ est un bon exemple de changement historique (diachronique) du sens, où {origine} a succédé à {vérité}. Bien entendu, il n’y a apriori aucun sens «vrai» d’un mot (il s'agit d'une interprétation), sauf à vouloir convaincre ou comme artifice stylistique, cf. ‘à dire vrai’, v. 8.7, sur les opérateurs.