2.3.05

Modèle sémantique (3)

3.3.2 Un moyen indirect de démontrer la distinction à faire entre sens et référence m’est donné accessoirement par Denis Creissels qui, après avoir parlé de complétude syntaxique, cherche à la distinguer d’une autonomie ou autosuffisance sémantique, qu’il refuse à un énoncé (je souligne, car en tout état de cause il lui manque son énonciateur) comme celui-ci :

Ex. il part demain

En tant qu’énoncé comme versant linguistique d’un acte d’énonciation, il est vrai que le signe «il» et le signe «demain» recevront une valeur référentielle distincte en fonction d’une situation donnée (Creissels dit «contexte», comme le fait la langue courante), mais cette situation devra également comporter un minimum de deux personnes, et, s’il s’agit d’une troisième personne (au lieu d’une chose, cf. un colis qui peut être envoyé), celle dont il est question devra en outre être de sexe masculin ou passer pour tel. Si je ne vous épargne pas les détails, c’est bien pour montrer que le sens n’a pas pour objet de concurrencer le réel, alors que Creissels semble l’y contraindre. En réalité, toute personne parlant français comprend cette phrase sans l’aide d’une situation. Dans l’optique de Creissels (il est syntacticien), «part» devrait également être facteur de non autonomie sémantique, puisque l’endroit (que l’on quitte) va changer avec l’énonciation. Il est clair qu’engager la sémantique sur cette voie (qui est celle de la pragmatique) revient à vouloir recenser chaque «parole» et dénier toute généralité au langage qui devient un puzzle à reconstituer à chaque production phonique ou écrite (un retour inopiné à la créativité chomskyenne prise au pied de la lettre). Si je me suis rapproché de l’héraclitéisme en révoquant en doute le signe saussurien, et en faisant du sens quelque chose qui n’est pas donné, je ne suis pas prêt à épouser les thèses vertigineuses de la SG (Sémantique générale), où chaque signe est un nouveau signe, ce qui obligerait à interpréter
␞ signe ∁ chaque ⊥
différemment de
␞ signe ∁ nouveau ⊥).
Chaque signe est un nouveau signe : signe et signe’ (prime). «signe ∁ chaque ⊥» se lit «le mot signe dans le contexte après chaque»

il
représente un nom masculin qui vient d'être exprimé ou qui va suivre
PR. REM ou qui est isolé dans une situation (moi)
part
se mettre en mouvement pour quitter un lieu Id.
demain
Le jour suivant immédiatement celui où l'on parle, ou celui où est censée parler la personne dont on rapporte les paroles. Id.

REM 1 La raison qui nous ferait adopter le point de vue de Creissels tient à un trucage : les pronoms et les adverbes de temps et lieu sont des déictiques (embrayeurs [shifters] de Jespersen-Jakobson), c'est-à-dire qu’ils flèchent les éléments d’une situation donnée ; ils ont cette propriété de varier au gré des énoncés et des discours, mais uniquement dans leur référence. Notons toutefois que cet exemple permet inversement de démontrer l’autonomie du domaine du sens. Certains mots ont aussi cette propriété : «National» a cette particularité (nonobstant son sens ≝ qui appartient à une nation) : sa disproportion signique est telle qu’il a une labilité analogue à celle d’un pronom ou d’un adverbe. Ex. Front national.

REM 2 Note terminologique : c’est sous l’influence de la programmation logique (dont le modèle est logico-mathématique) que j’emploie et que j’ai employé le terme de ‘valeur’, au sens de {valeur d’une variable}. C’est donc un sens technique ; quant au sens de valeur dans le syntagme paramétrique ‘jugement de valeur’, il s’agit d’un emploi classique, au sens axiologique.

3.3.3 Il existe en outre quantité d’expressions, fonction de l’actualité ou de l’expérience vécue, dont le sens est minimal et la référence confuse, mais dont le poids significatif (généralement idéologique) est écrasant. Je songe ici à «guerre sainte», par exemple. Ce n’est pas un phénomène rare que de voir la doxologie ou l’idéologie d’un mot se substituer au sens relativement neutre qu’il pourrait avoir. On se souviendra du succès suspect du terme de démocratie, souvent associé à «populaire», dont le sort est analogue. ‘galère’ au sens de (noté ‘≍’) {misère} a connu un tel succès que je l’ai même entendu employé à propos d’un skipper de catamaran qui avait joué de malchance.

3.3.4 L’axiologie se glisse même dans les définitions des meilleurs dictionnaires : pourquoi Robert fait-il du sens une idée intelligible alors qu’un sens peut ne pas l’être? doit-on vraiment croire que «le mot évoque (≭{rappeler à la mémoire} un concept ?» ≭ signifie {pas au sens de}.

REM Les symboles qui commencent à faire leur apparition sont destinés à assurer une monosémie et non à formaliser la langue. Le choix du symbole de l’asymptote pour «au sens de» n’est pas innocent : la valeur de sens apparaissant entre accolades {…} est considérée comme une approximation. Sa négation ‘≭’ introduit une équivalence écartée.

3.3.4.1 Ces interférences doxo-idéologiques ne doivent pas décourager le sémanticien. Le sens, la référence et la signification sont des valeurs attribuées à des segments de discours et qui leur sont substituables. La définition classique doit être écartée dans un modèle de compréhension, ne fût-ce qu’en raison des contraintes de mémoire. La référence tend également à se concentrer sur le syntagme, avec pour expansion propre ce que Russell a nommé la «description définie» : «l’astre qui nous éclaire». La signification, elle, peut s’appliquer à des ensembles plus larges, comme les énoncés et même tout un discours donné.

REM La description définie est un schéma syntagmatique où le nom est déterminé au moins par un article ou un possessif, mais plus généralement par une expansion relative (dont tu parles, que nous devons prendre, qui est à moi, que j’ai acheté, qui vient de partir). Ce type d’expression présuppose un référent qu’il prétend décrire et ouvre un univers de discours (imaginaire — les habitants de Mars — ou non — les enfants de votre voisine).

3.3.4.2 La distinction sens\signification que je postule a le mérite de pouvoir s’appliquer au même objet : dans la terminologie adoptée ici le mot peut très bien avoir une signification, et on peut même avancer que certains n’ont que cela, c'est-à-dire une telle charge de valeurs parasites qu’ils sont impossibles à définir hors d’un ordre idéologique ou axio-sentimental/expérienciel.

3.3.5 Les progrès de la lexicographie ont réduit la part de subjectivité qui caractérise le jugement se mêlant à la définition du lexicographe. Il reste toutefois les «appréciatifs», dont le repérage contradictoire se fait par leur «indifférence» contextuelle. J’écarte naturellement l’anthropomorphisme à l’envers de comparaisons et de locutions comme «dormir comme un loir», une «faim de loup», etc. Les remarques sur l’usage que l’on rencontre dans les dictionnaires transposent le modèle prescriptif d’une norme : «impardonnable ne se dit que des choses» (DQ). Sont du même ordre les définitions de termes religieux : impanation ≝ «… [suivant l’opinion de Luther] / [doctrine luthérienne]». Le signe ≝ introduit, je le rappelle, une définition.