Modèle sémantique (2)
3.2 L’usage a voulu que le terme de mot (constituant principal du syntagme) soit remplacé par l’expression «unité lexicale» ou parfois par «lexème» ou «lexie». Pour un sémanticien, en fait, rien ne s’oppose à l’emploi du terme «mot», à condition de se souvenir qu’il ne s’agit pas des mots-outils qui sont eux des opérateurs grammaticaux (déterminants, relateurs). Lorsqu’il faut distinguer le mot de son sens, je recours le plus souvent au terme de forme, au sens de forme linguistique, c'est-à-dire acoustique ou graphique.
3.2.1 Le signe est donc dans la perspective adoptée ici non pas l’asso-cia-tion d’un signifié à un signifiant, mais d’un sens à une forme. Le mot est alors l’équivalent approximatif de signe, compte tenu du fait qu’il a, dans le discours, la forme du syntagme, sauf dans le cas des noms propres, mais on peut considérer le prénom comme le cooccurrent du nom de famille. En outre, dans cette même perspective «opérationnelle», a priori, n’importe quel sens peut s’associer à n’importe quelle forme, en raison du traitement qui en est fait dans son interprétation.
3.2.1.1 J’ai donc choisi de parler de «sens» et non de «contenu» ou de «signification» (réservée à la phase finale de l’interprétation). L’exclusion de chacun de ces termes ne s’est pas faite pour les mêmes raisons. Le «contenu» est écarté, car il suppose un «contenant», même figuré. La signification est repoussée, parce qu’elle s’applique à autre chose, malgré les définitions contradictoires des dictionnaires, comme on l’a vu.
3.2.1.2 Le sens (au sens strict de mon propos) n’a en outre rien à voir, je le rappelle, avec l’opinion que nous nous faisons de celui qui parle, ni, dans un premier temps, de ce qu'il dit, pas plus de ce qu’il fait (phase de signification). L’opinion n’est ni généralisable ni reproductible, pas plus qu’elle n’est vérifiable (et à peine citable, malgré son apparent caractère collectif). Même le sens intentionnel que Pottier (1987) place en amont et en aval n’est pas un sens opératoirement vérifiable. Les in-tentions d’un locuteur (les raisons qu’il a de parler) ne peuvent être que l’objet de spéculations de la part du sujet comprenant, car même quand le locuteur les expose, c’est sous forme d’une chaîne sonore ou graphique qu’il importe d’abord de sémantiser. En outre, la situation, notée ‘␏’, plus loin, n’a pas d’unité, même dans la synchronie. Un lieu comme la rue permet d’envisager la multiplicité des événements qui peuvent être identifiés comme situation.
3.2.1.3 Première constatation importante : le sens n’est pas communiqué. Reprocher à qqn ce qu’il a dit revient à lui faire un procès d’intention. Ce qui est compris n’est pas ce qui est dit, même par celui qui le dit et l’interprète ensuite. En fin de compte, l’interprétation d’un énoncé (sonore ou graphique) est du ressort du «récepteur» du «signal», pour emprunter paradoxalement le langage des communications. Le terme de «message» n’a aucune raison d’être en sémantique, contrairement à ce que j’ai pu soutenir en 1979, à propos de la lecture. Je ne signalerai jamais assez souvent le fait que le sens n’est pas transmis, qu’il ne «passe» pas d’un locuteur à l’autre. Le «canal» (l’air) transmet un signal acoustique et rien d’autre. Il y a dans la situation langagière une relation d’opacité sémantique. On voit souvent le sens assimilé aux attentes liées à une situation. La définition fruste du PL97, soit ≝ «ensemble des représentations que suggère un mot, un énoncé ; signification», comparée aux élaborations des autres acceptions a quelque chose d’inquiétant, qui pousserait à croire que le sens soit affaire d’imagination.
REM L’intention de celui qui parle peut faire l’objet de spéculations philosophiques, mais un sémanticien n’a pas d’intérêt particulier à présupposer que la communication doive être privilégiée. À la rigueur celui qui parle ou écrit peut penser, au sens «d’avoir une activité cérébrale», mais à proprement parler le sens n’existe pas à ce stade, et la pensée comme telle n’est pas obligatoire. Pour se comprendre lui-même, le sujet producteur du discours doit devenir récepteur de son propre discours. On ne parlera pas non plus de décodage pour le sens, car ce serait supposer un encodage. On peut le supposer pour les formes (le signifiant). Les formes gagnent à être communes (partagées), mais rien ne garantit qu’elles le soient. Le «code» est une métaphore ou un vœu pieux. Si le producteur du discours ne maîtrise pas le sens de l’expression «à l’instar de» ou du mot «tabellion», comment pourra-t-il assurer son «décodage» correct sur le versant de l’interprétation ? Dans l’échange verbal, il se peut que l’un demande à l’autre, «qu’est-ce que tu veux dire par X ?» (avec le corollaire «je ne crois pas avoir dit Y»), ou «qu’est-ce que c’est qu’un Z ?», ex. «la Rome française» ou bien «procès».
3.2.2 Cette «liberté» (je dis «labilité») d’éléments habituellement considérés comme solidaires vient d’horizons différents : de la diachronie (le sens dans le temps), de la polydésignation des embrayeurs (pronoms et adverbes) en grammaire, du fait que le mot désigne une classe d’objets, même si je ne pense qu’à un cheval particulier) et des notions classiques de polysémie et d’homonymie, ainsi que la stratégie discursive de l’antiphrase et du jeu de mots. Bréal, le fondateur de la sémantique, avait déjà noté la «disproportion» du signe.
3.3 Dans la première phase de traitement, qui est strictement sémantique, la forme reçoit un sens, à l’issue d’une opération, après l’application d’une condition au moins. J’aborderai la nature et le mécanisme de cette opération en détail en 5. Retenons pour l’instant qu’un mot, isolé ou au sein d’une phrase, n’a pas, à proprement parler, de sens. La forme (acoustique ou graphique) reconnue reçoit un sens qui lui est donné par le sujet récepteur interprète du message, au terme d’une opération d’inférence. Le Larousse (version électronique, PL97) définit l’inférence : «Opération intellectuelle par laquelle on passe d'une vérité à une autre vérité, jugée telle en raison de son lien avec la première.» La déduction est une inférence. Ce «lien» constitue le paradigme des conditions. La première convention que j’avais adoptée pour l’inférence s’inspirait d’un artifice de la logicienne américaine Suzanne K. Langer (1937), =int, soit «égale par interprétation», et du signe de l’attribution de valeur dans certains langages formels [cf. Moreau (1975)], ce qui donnait : ‘:=’, soit deux-points égale.
3.3.0 Dans la seconde phase, une opération analogue attribue à cette forme-sens un référent, toujours fonction d’une condition au moins. Ce référent, dans une conversation ou une lecture, peut être réel, conceptuel ou imaginaire, ou encore «relaté», dans le cas d’une anecdote vécue et rapportée. Toutefois, quelle que soit sa nature, il sera intégré dans un référentiel qui possède ses coordonnées, dont les principales sont le temps et le lieu. C’est sur le référentiel que s’exerce la troisième phase qui comporte ses propres repères pour aboutir à la signification.
3.3.1 Cette répartition en trois phases rend compte de la difficulté qu’il y a à définir le sens. Sa définition par l’idée ou le concept escamote en réalité le niveau sémantique pour passer immédiatement à la désignation (le concept appartient à l’expérience intellectuelle). D’autre part, la définition elle-même combine des éléments sémantiques et des éléments de jugement de valeur. Enfin, certaines formes, qui peuvent être définies métalinguistiquement, n’ont en définitive pas de sens à proprement parler. L’article, le pronom sujet ou complément, etc. n’ont qu’une référence, soit au discours, soit extralinguistique. Ces éléments passent donc directement en deuxième phase, avec ou sans manipulation paraphrastique.
3.2.1 Le signe est donc dans la perspective adoptée ici non pas l’asso-cia-tion d’un signifié à un signifiant, mais d’un sens à une forme. Le mot est alors l’équivalent approximatif de signe, compte tenu du fait qu’il a, dans le discours, la forme du syntagme, sauf dans le cas des noms propres, mais on peut considérer le prénom comme le cooccurrent du nom de famille. En outre, dans cette même perspective «opérationnelle», a priori, n’importe quel sens peut s’associer à n’importe quelle forme, en raison du traitement qui en est fait dans son interprétation.
3.2.1.1 J’ai donc choisi de parler de «sens» et non de «contenu» ou de «signification» (réservée à la phase finale de l’interprétation). L’exclusion de chacun de ces termes ne s’est pas faite pour les mêmes raisons. Le «contenu» est écarté, car il suppose un «contenant», même figuré. La signification est repoussée, parce qu’elle s’applique à autre chose, malgré les définitions contradictoires des dictionnaires, comme on l’a vu.
3.2.1.2 Le sens (au sens strict de mon propos) n’a en outre rien à voir, je le rappelle, avec l’opinion que nous nous faisons de celui qui parle, ni, dans un premier temps, de ce qu'il dit, pas plus de ce qu’il fait (phase de signification). L’opinion n’est ni généralisable ni reproductible, pas plus qu’elle n’est vérifiable (et à peine citable, malgré son apparent caractère collectif). Même le sens intentionnel que Pottier (1987) place en amont et en aval n’est pas un sens opératoirement vérifiable. Les in-tentions d’un locuteur (les raisons qu’il a de parler) ne peuvent être que l’objet de spéculations de la part du sujet comprenant, car même quand le locuteur les expose, c’est sous forme d’une chaîne sonore ou graphique qu’il importe d’abord de sémantiser. En outre, la situation, notée ‘␏’, plus loin, n’a pas d’unité, même dans la synchronie. Un lieu comme la rue permet d’envisager la multiplicité des événements qui peuvent être identifiés comme situation.
3.2.1.3 Première constatation importante : le sens n’est pas communiqué. Reprocher à qqn ce qu’il a dit revient à lui faire un procès d’intention. Ce qui est compris n’est pas ce qui est dit, même par celui qui le dit et l’interprète ensuite. En fin de compte, l’interprétation d’un énoncé (sonore ou graphique) est du ressort du «récepteur» du «signal», pour emprunter paradoxalement le langage des communications. Le terme de «message» n’a aucune raison d’être en sémantique, contrairement à ce que j’ai pu soutenir en 1979, à propos de la lecture. Je ne signalerai jamais assez souvent le fait que le sens n’est pas transmis, qu’il ne «passe» pas d’un locuteur à l’autre. Le «canal» (l’air) transmet un signal acoustique et rien d’autre. Il y a dans la situation langagière une relation d’opacité sémantique. On voit souvent le sens assimilé aux attentes liées à une situation. La définition fruste du PL97, soit ≝ «ensemble des représentations que suggère un mot, un énoncé ; signification», comparée aux élaborations des autres acceptions a quelque chose d’inquiétant, qui pousserait à croire que le sens soit affaire d’imagination.
REM L’intention de celui qui parle peut faire l’objet de spéculations philosophiques, mais un sémanticien n’a pas d’intérêt particulier à présupposer que la communication doive être privilégiée. À la rigueur celui qui parle ou écrit peut penser, au sens «d’avoir une activité cérébrale», mais à proprement parler le sens n’existe pas à ce stade, et la pensée comme telle n’est pas obligatoire. Pour se comprendre lui-même, le sujet producteur du discours doit devenir récepteur de son propre discours. On ne parlera pas non plus de décodage pour le sens, car ce serait supposer un encodage. On peut le supposer pour les formes (le signifiant). Les formes gagnent à être communes (partagées), mais rien ne garantit qu’elles le soient. Le «code» est une métaphore ou un vœu pieux. Si le producteur du discours ne maîtrise pas le sens de l’expression «à l’instar de» ou du mot «tabellion», comment pourra-t-il assurer son «décodage» correct sur le versant de l’interprétation ? Dans l’échange verbal, il se peut que l’un demande à l’autre, «qu’est-ce que tu veux dire par X ?» (avec le corollaire «je ne crois pas avoir dit Y»), ou «qu’est-ce que c’est qu’un Z ?», ex. «la Rome française» ou bien «procès».
3.2.2 Cette «liberté» (je dis «labilité») d’éléments habituellement considérés comme solidaires vient d’horizons différents : de la diachronie (le sens dans le temps), de la polydésignation des embrayeurs (pronoms et adverbes) en grammaire, du fait que le mot désigne une classe d’objets, même si je ne pense qu’à un cheval particulier) et des notions classiques de polysémie et d’homonymie, ainsi que la stratégie discursive de l’antiphrase et du jeu de mots. Bréal, le fondateur de la sémantique, avait déjà noté la «disproportion» du signe.
3.3 Dans la première phase de traitement, qui est strictement sémantique, la forme reçoit un sens, à l’issue d’une opération, après l’application d’une condition au moins. J’aborderai la nature et le mécanisme de cette opération en détail en 5. Retenons pour l’instant qu’un mot, isolé ou au sein d’une phrase, n’a pas, à proprement parler, de sens. La forme (acoustique ou graphique) reconnue reçoit un sens qui lui est donné par le sujet récepteur interprète du message, au terme d’une opération d’inférence. Le Larousse (version électronique, PL97) définit l’inférence : «Opération intellectuelle par laquelle on passe d'une vérité à une autre vérité, jugée telle en raison de son lien avec la première.» La déduction est une inférence. Ce «lien» constitue le paradigme des conditions. La première convention que j’avais adoptée pour l’inférence s’inspirait d’un artifice de la logicienne américaine Suzanne K. Langer (1937), =int, soit «égale par interprétation», et du signe de l’attribution de valeur dans certains langages formels [cf. Moreau (1975)], ce qui donnait : ‘:=’, soit deux-points égale.
3.3.0 Dans la seconde phase, une opération analogue attribue à cette forme-sens un référent, toujours fonction d’une condition au moins. Ce référent, dans une conversation ou une lecture, peut être réel, conceptuel ou imaginaire, ou encore «relaté», dans le cas d’une anecdote vécue et rapportée. Toutefois, quelle que soit sa nature, il sera intégré dans un référentiel qui possède ses coordonnées, dont les principales sont le temps et le lieu. C’est sur le référentiel que s’exerce la troisième phase qui comporte ses propres repères pour aboutir à la signification.
3.3.1 Cette répartition en trois phases rend compte de la difficulté qu’il y a à définir le sens. Sa définition par l’idée ou le concept escamote en réalité le niveau sémantique pour passer immédiatement à la désignation (le concept appartient à l’expérience intellectuelle). D’autre part, la définition elle-même combine des éléments sémantiques et des éléments de jugement de valeur. Enfin, certaines formes, qui peuvent être définies métalinguistiquement, n’ont en définitive pas de sens à proprement parler. L’article, le pronom sujet ou complément, etc. n’ont qu’une référence, soit au discours, soit extralinguistique. Ces éléments passent donc directement en deuxième phase, avec ou sans manipulation paraphrastique.

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