23.2.05

Suite de l'Avant-Propos d'Oss

0.4 Une dernière remarque préalable semble nécessaire : elle porte sur le désenchantement qui caractérise de nombreuses entreprises touchant de près ou de loin à l’étude du sens. Plus de cent ans après l’inauguration des études sémantiques pour elles-mêmes par Michel Bréal, Irène Tamba-Mecz trouve encore moyen de se faire l’écho de cet embarras : « Aussi à la question, pour l’instant prématurée, de savoir ce qu’est (ou sera) la sémantique, répondrons-nous par une autre question qui, elle, en attendant, peut recevoir une réponse : ‘Une sémantique pour faire quoi ?’ » Elle aurait pu tout aussi bien se demander : «la connaissance, pour quoi faire ?» Je reprendrai cette question à la fin de cet Essai.

REM Comme son Que Sais-Je ? prend la place de celui de Pierre Guiraud, elle doit estimer que « sa » sémantique à lui n’a plus cours, alors qu’elle reste un des plus sûrs fondements synthétiques de la discipline, avec l’ouvrage de Stephen Ullmann (1952). La plupart des ouvrages de sémantique qui ont suivi privilégiaient une théorie ou une autre au détriment de l’avancement de la discipline (à part le copieux Semantics de John Lyons dont les deux tomes anglais ont paru en 1977). Les Clefs de George Mounin (1972), trop parcellaires, demeurent tout de même un appoint non négligeable à un survol d’une discipline dans ses avatars. Son intérêt pour la sémantique comme telle, de son propre aveu, commence vingt ans avant le mien, mais ne semble jamais avoir conduit à une construction théorique personnelle.

0.5 Enfin, je voudrais proposer une définition de la sémantique, en rappelant la tradition, citée par Robert, et qui l’assimile en partie à une lexicologie : « La sémantique étudie les relations du signifiant au signifié, les changements de sens, la synonymie, la polysémie, la structure du vocabulaire. » Théoriquement, « la sémantique est une discipline scientifique qui a pour objet les manifestations du sens dans le langage et les langues », précision qu’apporte aussi Mounin. Une sémantique opératoire a, elle, pour objet d’étude des opérations sémantiques, sémiotiques et cognitives qui caractérisent le sens dans le langage.

REM Lexicologie : « Partie de la linguistique qui étudie le fonctionnement des composantes lexicales de la langue et leurs relations avec les autres composantes linguistiques et avec les milieux d'élocution. » (EUL). En ce qui concerne le langage, on peut récupérer, avec une minime restriction mentale, la définition qu'en donnait Joseph Vendryes (1923) : « La définition la plus générale qu'on puisse donner du langage est d'être un système de signes (...) Il y a langage toutes les fois que deux individus, ayant attribué par convention un certain sens à un acte donné, accomplissent cet acte en vue de communiquer entre eux. » On la comparera avec la définition de la langue que donnait L. Hjelmslev (1953) : « Une langue au sens large, y compris, disons, notre langue parlée habituelle, est un système de signes ou de constituants de signes, qui donne forme à la fois à l'expression et au contenu d'une manière spécifique à chaque langue particulière. » La subordination de l’étude du langage à cette apparente fonction de communication a souvent été un obstacle épistémologique.

0.6 Le sens exige également une définition, à tout le moins provisoire, de par sa polysémie et de par son apparente interchangeabilité avec « signification » dans l’usage courant. Le choix que j’ai fait entre sens et « signification » n’est pas terminologique, mais épistémologique. Depuis la lecture de Pierre Guiraud (1955), j’ai toujours considéré, comme lui, que la signification était un procès (au sens de {processus}). Il le disait « psychologique » et, aujourd’hui, on le dira «cognitif» [Krysteva (1969), le fait sémiotique, mais reprend la distinction de Guiraud]. En fait il décrivait ce qui correspond, dans une discipline voisine, la sémiotique, à la fonction sémiotique, la semiosis.

REM Sémiotique ≝ théorie des signes et du sens, et de leur circulation dans la société. Fonction sémiotique ≝ capacité à utiliser des signes, des symboles. (PR)

0.7 Quant au sens, défini par Robert (PR) comme « idée ou ensemble d'idées intelligible que représente un signe ou un ensemble de signes », il manifeste le même caractère statique que lui reconnaissait Guiraud, même s’il reprend une conception privilégiée au XVIIIe siècle. Le Petit Larousse de 1918 (PL1918 ou PL18 par la suite) ne s’encombre pas de préjugés (ici et par la suite le signe ≝ introduit une définition) :
sens ≝ signification ≝ ce qui (sic) signifie une chose π contester la signification d’un mot.
(ce signe π, « pi », introduit un exemple ici et par la suite)

0.7.0 Conformément à la circularité serrée qui est le propre d’un dictionnaire portatif, reçoit la double définition suivante : vouloir dire, avoir le sens de π en latin, le mot auriga signifie cocher. ≝ avoir l’intention de faire entendre, avoir un certain sens. Cette spirale témoigne assez justement de la difficulté que présente l’intention de cerner le sens dans une définition. Le dictionnaire Larousse Lexis ne dépanne pas vraiment : sens ≝ ensemble des représentations que suggère un mot. Le seul mérite du verbe , c’est qu’il désolidarise du mot le sens. Plus utile et révélatrice est la définition de ≝ interprétation erronée d’un mot, d’une phrase. Le Larousse électronique (PL97), peu précis, signale : ≝ [ensemble des représentations que suggère un mot], un énoncé ; signification. Les crochets indiquent la partie empruntée à Lexis.

REM Le sens n’est nulle part et n’est jamais stocké comme tel (à la façon d'un produit fini). « Regarder le sens d’un mot dans le dictionnaire » ne signifie pas qu’il s’y trouve : les définitions doivent faire l’objet d’une interprétation ; rien n’est donné. Toute la question de l’apprentissage du sens est grevé par cette aporie. Les notions de sens de base et de sens contextuel ne sont pas, par ailleurs, probantes à l’usage, comme on pourra le constater par la suite. L’exemple «En latin, le mot auriga signifie cocher» est une métaphrase, cf. les opérateurs, 8.7.