L'ordre du signe
1.3.1.1 Si l’on se confine à l’ordre du signe proprement dit, l’objet de la désignation n’a aucune incidence (personne n’a jamais vu de licorne, sauf s’il s’agit du narval ou d’une gravure ancienne, ou encore d’un film). Il y a cependant une triple relation : 1) au sens ; 2) à un pan d’expérience ou d’imagination (on peut parler de ce qui n’existe pas) ; 3) à un jugement porté sur cette expérience ou cet imaginaire.
REM Cette triple distinction s’écarte du point de vue fonctionnel, que reprend Mounin, en citant André Martinet (1960), héritier sans doute involontaire du béhaviorisme américain : «Tout ce que je sais du sens du mot maison, c’est qu’un certain type d’expé-rience est associé chez moi au signifiant (…) maison et que cette même association existe chez les autres personnes de langue française. La preuve m’en est fournie par leur comportement, y compris leur comportement linguistique, selon lequel le mot maison figure exactement où je pourrais le placer moi-même.» Il ajoute, toujours cité par Mounin : «…chaise et lampe ne correspondent pas aux mêmes faits d’expérience.» Il est curieux que ni le linguiste ni son disciple ne mentionnent le fait (d’expérience) que les trois mots sont polysémiques et correspondent alors à une multitude de «faits d’expérience». En outre, un observateur impartial ne manquera pas de remarquer que l’emploi d’un mot, même en contexte (à condition de s’entendre sur le sens de contexte), ne peut pas constituer la preuve d’un partage d’expériences. Je ne nie pas «l’expérience» que j’ai de la chaise ou de la maison, mais a priori, ces expériences sont incommunicables, et surtout, étant personnelles, non partagées. Si elles l’étaient, on pourrait faire l’économie du langage. L’autre faiblesse de ce point de vue tient au caractère «concret» des exemples que signale Mounin, mais au secours de ces positions myopes. Contrairement à ce qu’il avance, je ne possède aucune «expérience» concernant les termes épistémologie, idée, définir. Et pour enfoncer le clou, on remarquera que ce n’est pas le signifiant qui est associé à l’expérience ou au savoir, mais le signifié. Ex. je n’ai aucune expérience de maison d’arrêt, mais je reconnais et le signifiant et le signifié.
1.3.1.2 Ces caractéristiques du signe sont également les phases du traitement cognitif qui constitue l’interprétation et la compréhension. À l’époque (1978), la terminologie adoptée était soumise aux influences que je subissais. Pour éviter de parler de «signifié» pour une phrase ou un syntagme, j’avais emprunté à la sémiologie fonctionnelle [Prieto (1966)] le terme de «message». Sous l’influence de la logique, la deuxième phase devenait celle du «dis-cours» (cf. univers de discours) et la dernière, encore embryonnaire, prenait le nom général de «signification», intégrant dans un premier temps les notions de connotation et de présupposition.
REM Univers du discours ≝ domaine des objets mis en jeu par un raisonnement. Signifié ≝ contenu sémantique (ou concept) du signe linguistique, manifesté concrètement par le signifiant. Présupposition ≝ proposition qui précède logiquement une autre proposition, et qui suppose vrais ou démontrés tous les éléments contenus dans cette deuxième proposition. (Encyclopédie Universelle Larousse, signalée ici par EUL).
1.3.2 Le traitement s’exerçait sur certaines unités spécifiques, en boucle, avec rétroaction. Le «message» (qui aujourd’hui est devenu le sens) opérait sur le syntagme (au minimum le mot et son déterminant, sauf exception) ; le «discours» (aujour-d’hui la référence) exploitait le «message» et la «signi-fication» traitait le «discours». C’est-à-dire que le discours lu ou perçu sous forme de message devenait une signification, en fonction de l’univers de discours (sa référence concrète ou abstraite).
1.3.2.1 L’unité de traitement de base, comme il s’agit d’un modèle, varie en réalité avec les capacités cognitives et les limites perceptuelles de l’individu (empan de lecture, empan de mémoire auditive). Le produit de la première phase est tributaire du dictionnaire intériorisé du sujet ; de même, celui de la deuxième phase dépend de son expérience vécue ou livresque (ses connaissances abstraites). La dernière est fonction de ses préjugés et de son jugement.
REM Empan ≝ longueur maximale d'une série d'éléments susceptibles d'être mémorisés après une seule présentation. (EUL)
1.3.2.2 Les recherches subséquentes ont permis d’établir que les deux premières phases étaient respectivement 1) sémantique et 2) référentielle (encyclopédique). Longtemps j’ai cherché à remplacer la dénomination de la troisième, à mesure que j’en dégageais les éléments, l’axiologie (jugement personnel, esthétique, moral, notamment), la doxologie (le «on»), l’idéologie (le «nous»). En fait, les proportions peuvent varier, mais si l’on accepte de distinguer la signification du sens, une signification sera toujours triple ou combinant n fois trois classes.
REM axiologie ≝ science et théorie des valeurs morales (Petit Robert, signalé par PR) ; au sens où le terme est pris ici il s’agit de la phase d’évaluation (axios=qui vaut). La doxologie n’est pas ici la prière à la gloire d’un dieu quelconque, mais par retour à l’étymologie, le discours de l’opinion. L’idéologie est la systématisation des éléments précédents orientant les conduites et le jugement. Si l’axiologie se caractérise par j’aime-je n’aime pas, l’idéologie situe le choix dans une vision du monde.
1.4 La première étiquette du modèle était celle de «sémiotique», puisqu’il découlait d’une analyse du processus de lecture comme traitement de signes. Toutefois la sémiotique, sans avoir d’objection mentaliste comme certaines linguistiques, reste une théorie générale des signes, même si elle admet une fonction sémiotique (semiosis). Avec la phase intermédiaire (référentielle), qui reste en contact avec le perçu, on est toutefois sur le terrain de la cognition, quoique les unités traitées et produites puissent être considérées à leur tour comme des signes.
1.5 Si le modèle, dans son ensemble, peut sembler hétéroclite, c’est la cognition (ou la pensée) qui en fait l’unité. La nature hétérogène du sens a d’ailleurs amené historiquement certaines écoles linguistiques à le proscrire pour le remplacer par la réponse à un stimulus, comme je l’ai signalé dans mes remarques. Plus tard, toutefois, lors d’une nouvelle offensive de la sémantique aux États-Unis, certains linguistes d’abord anti-mentalistes ont admis l’existence de «systèmes de croyances».
REM Dernièrement, l’offensive majeure de la pragmatique, au détriment du sens, est apparue comme un retour (du refoulé) du béhaviorisme, auquel elle s’apparente par de nombreux points.
REM Cette triple distinction s’écarte du point de vue fonctionnel, que reprend Mounin, en citant André Martinet (1960), héritier sans doute involontaire du béhaviorisme américain : «Tout ce que je sais du sens du mot maison, c’est qu’un certain type d’expé-rience est associé chez moi au signifiant (…) maison et que cette même association existe chez les autres personnes de langue française. La preuve m’en est fournie par leur comportement, y compris leur comportement linguistique, selon lequel le mot maison figure exactement où je pourrais le placer moi-même.» Il ajoute, toujours cité par Mounin : «…chaise et lampe ne correspondent pas aux mêmes faits d’expérience.» Il est curieux que ni le linguiste ni son disciple ne mentionnent le fait (d’expérience) que les trois mots sont polysémiques et correspondent alors à une multitude de «faits d’expérience». En outre, un observateur impartial ne manquera pas de remarquer que l’emploi d’un mot, même en contexte (à condition de s’entendre sur le sens de contexte), ne peut pas constituer la preuve d’un partage d’expériences. Je ne nie pas «l’expérience» que j’ai de la chaise ou de la maison, mais a priori, ces expériences sont incommunicables, et surtout, étant personnelles, non partagées. Si elles l’étaient, on pourrait faire l’économie du langage. L’autre faiblesse de ce point de vue tient au caractère «concret» des exemples que signale Mounin, mais au secours de ces positions myopes. Contrairement à ce qu’il avance, je ne possède aucune «expérience» concernant les termes épistémologie, idée, définir. Et pour enfoncer le clou, on remarquera que ce n’est pas le signifiant qui est associé à l’expérience ou au savoir, mais le signifié. Ex. je n’ai aucune expérience de maison d’arrêt, mais je reconnais et le signifiant et le signifié.
1.3.1.2 Ces caractéristiques du signe sont également les phases du traitement cognitif qui constitue l’interprétation et la compréhension. À l’époque (1978), la terminologie adoptée était soumise aux influences que je subissais. Pour éviter de parler de «signifié» pour une phrase ou un syntagme, j’avais emprunté à la sémiologie fonctionnelle [Prieto (1966)] le terme de «message». Sous l’influence de la logique, la deuxième phase devenait celle du «dis-cours» (cf. univers de discours) et la dernière, encore embryonnaire, prenait le nom général de «signification», intégrant dans un premier temps les notions de connotation et de présupposition.
REM Univers du discours ≝ domaine des objets mis en jeu par un raisonnement. Signifié ≝ contenu sémantique (ou concept) du signe linguistique, manifesté concrètement par le signifiant. Présupposition ≝ proposition qui précède logiquement une autre proposition, et qui suppose vrais ou démontrés tous les éléments contenus dans cette deuxième proposition. (Encyclopédie Universelle Larousse, signalée ici par EUL).
1.3.2 Le traitement s’exerçait sur certaines unités spécifiques, en boucle, avec rétroaction. Le «message» (qui aujourd’hui est devenu le sens) opérait sur le syntagme (au minimum le mot et son déterminant, sauf exception) ; le «discours» (aujour-d’hui la référence) exploitait le «message» et la «signi-fication» traitait le «discours». C’est-à-dire que le discours lu ou perçu sous forme de message devenait une signification, en fonction de l’univers de discours (sa référence concrète ou abstraite).
1.3.2.1 L’unité de traitement de base, comme il s’agit d’un modèle, varie en réalité avec les capacités cognitives et les limites perceptuelles de l’individu (empan de lecture, empan de mémoire auditive). Le produit de la première phase est tributaire du dictionnaire intériorisé du sujet ; de même, celui de la deuxième phase dépend de son expérience vécue ou livresque (ses connaissances abstraites). La dernière est fonction de ses préjugés et de son jugement.
REM Empan ≝ longueur maximale d'une série d'éléments susceptibles d'être mémorisés après une seule présentation. (EUL)
1.3.2.2 Les recherches subséquentes ont permis d’établir que les deux premières phases étaient respectivement 1) sémantique et 2) référentielle (encyclopédique). Longtemps j’ai cherché à remplacer la dénomination de la troisième, à mesure que j’en dégageais les éléments, l’axiologie (jugement personnel, esthétique, moral, notamment), la doxologie (le «on»), l’idéologie (le «nous»). En fait, les proportions peuvent varier, mais si l’on accepte de distinguer la signification du sens, une signification sera toujours triple ou combinant n fois trois classes.
REM axiologie ≝ science et théorie des valeurs morales (Petit Robert, signalé par PR) ; au sens où le terme est pris ici il s’agit de la phase d’évaluation (axios=qui vaut). La doxologie n’est pas ici la prière à la gloire d’un dieu quelconque, mais par retour à l’étymologie, le discours de l’opinion. L’idéologie est la systématisation des éléments précédents orientant les conduites et le jugement. Si l’axiologie se caractérise par j’aime-je n’aime pas, l’idéologie situe le choix dans une vision du monde.
1.4 La première étiquette du modèle était celle de «sémiotique», puisqu’il découlait d’une analyse du processus de lecture comme traitement de signes. Toutefois la sémiotique, sans avoir d’objection mentaliste comme certaines linguistiques, reste une théorie générale des signes, même si elle admet une fonction sémiotique (semiosis). Avec la phase intermédiaire (référentielle), qui reste en contact avec le perçu, on est toutefois sur le terrain de la cognition, quoique les unités traitées et produites puissent être considérées à leur tour comme des signes.
1.5 Si le modèle, dans son ensemble, peut sembler hétéroclite, c’est la cognition (ou la pensée) qui en fait l’unité. La nature hétérogène du sens a d’ailleurs amené historiquement certaines écoles linguistiques à le proscrire pour le remplacer par la réponse à un stimulus, comme je l’ai signalé dans mes remarques. Plus tard, toutefois, lors d’une nouvelle offensive de la sémantique aux États-Unis, certains linguistes d’abord anti-mentalistes ont admis l’existence de «systèmes de croyances».
REM Dernièrement, l’offensive majeure de la pragmatique, au détriment du sens, est apparue comme un retour (du refoulé) du béhaviorisme, auquel elle s’apparente par de nombreux points.

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