Avant-propos (suite)
0.7.1 Si l’on retourne brièvement à ‘représentation’, on comprend mieux le dilemme : le Robert ne permet l’adéquation qu’avec l’acception générale, préalable à l’arborescence : «Action de mettre devant les yeux ou devant l'esprit de qqn.» Pour le Lexis, la représentation se fait également, comme dans l’acception spécifique du Robert, dans un sens inverse : le symbole représente. La seule acception approchante est philosophique : «image d’un objet donnée par les sens ou par la mémoire». cf. «Le fait de représenter par le langage» (PR).
0.7.2 Comme éléments de définition, je retiens l’interprétation (cf. ≝ action de donner une signification [aux faits, actes ou paroles de qqn], PR), la représentation et le ‘faire entendre’ du PL 18, c'est-à-dire «comprendre». Le sens est donc ce que l’on comprend au terme d’une opération réglée qui consiste à associer une représentation mentale à une unité du lexique, reconnue ou conjecturée comme telle.
REM 1 Cette définition du sens s’écarte considérablement de celle que donnait en vrac Bloomfield il y a soixante-dix ans (et reprise par Mounin (1972), dont je reproduis la traduction), prisonnière du béhaviorisme qui n’est pas innocent dans la propagation du récent prototypisme) : « la signification d’une forme linguistique [c’est] la situation dans laquelle le locuteur l’énonce, et la réponse [linguistique et/ou comportementale] qu’elle obtient de l’auditeur. » Mounin trouve une confirmation de cette position peu nette dans l’apprentissage des signifiés que fait l’enfant. D’où Bloomfield et Mounin tirent une aporie scientifique dans la description du sens (v. 9). Ce qui frappe d’emblée, c’est la non spécificité du cadre : l’énoncé est assimilé à un comportement quelconque ; la spécificité humaine n’est même pas respectée. En outre, on peut se demander en quoi les éléments d’une situation peuvent constituer un fait qui y échappe. L’aporie est celle du béhaviorisme, dont le refus non mentaliste de «l’introspection» le réduit à prétendre décrire «autre chose» que l’extérieur par l’extérieur. Deux chiens dans l’enclos ; l’un lève la patte, l’autre l’imite. En quoi le geste du second constitue-t-il le sens du geste du premier ? En quoi l’enclos est-il déterminant ? Le commentaire « what a moron ! » ne forme pas le sens du propos ou du comportement du président américain, pas plus le cadre où a eu lieu le second énoncé. Plus exactement, ce qui sort d’une boîte noire ne permet de conjecturer sur ce qui y est entré, mais à partir de ce qui y est entré et de ce qui en est sorti, conjecturer ce qui s’y est passé.
REM 2 Dans son étude de Bloomfield, Terrence Gordon (1982) confirme l’intention de Bloomfield en relevant les expressions analogues. «Le sens d’un énoncé se rapporte aux événements pratiques.» «Le sens linguistique est formée des traits sémantiques qui sont communs à toutes les situations qui commandent l’énonciation de la forme linguistique.» «En produisant une forme linguistique, le locuteur signale à ses auditeurs qu’ils doivent répondre à une situation ; cette situation et les réponses qu’ils y font sont le sens linguistique de la forme.» Gordon fait même remonter cette position théorique à 1926 : «les traits de stimulus-réaction correspondant [à la forme] sont les sens.» Gordon explique ce radicalisme par l’exclusion de tout ce qui n’est pas quantifiable ou intégrable à une taxonomie.
0.8 À mesure que je relis ce texte que je voulais simple, je m’aperçois qu’il gagne en ampleur et en complexité. La raison en est principalement la découverte que j’ai faite du gouffre qui me sépare désormais de la linguistique que j’ai apprise tant bien que mal. En effet, celle-ci, la structurale, était en phase d’essoufflement au moment de mon contact avec elle, dans sa coexistence défensive avec le fonctionnalisme et le générativis-me triomphant ; la redécouverte du guillaumisme lui a porté un coup fatal, dont le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (Gdel) se fait une sorte de compen-dium. Si elle s’était montrée plus tolérante à l’égard du sens, avec un regard sur le passé, je me rends compte qu’elle s’était contentée de cantonner la sémantique dans un rôle tenant de l’alibi, comme le font les autres théories linguistiques qui la subordonnent à l’interprétation des phrases ou à la constitution de règles lexicales.
0.8.0 Si l’on sort du champ linguistique, le même scénario se reproduit : le sens n’est jamais appréhendé pour lui-même. Je m’y trouve confronté aux mêmes subterfuges qui sont autant d’échappatoires. La faille épistémologique que j’ai détectée progressivement «dans les linguistiques» est naturellement plus nette dans des disciplines où le sens est trop encombrant et apparaît irréductible, le condamnant à l’exclusion. Je me propose, si j’en ai la force, d’ajouter une annexe où j’étudierai les occurrences du mot ‘sémantique’ dans mes corpus électroniques (Petit Robert & Encyclopédie universelle Larousse).
0.9 ‘gouffre’ et ‘faille’ sont des métaphores au sens que l’on donne habituellement à ce mot, mais ces termes marquent l’isolement épistémologique où se trouve un sémanticien, quel que soit son désir d’allégeance théorique. Ayant échappé aux sanctions (positives ou négatives) des collègues et confrères par suite d’une maladie, j’avais longtemps gardé des attaches envers les théoriciens qui avaient eu l’audace, à mes yeux, de réserver au sens une place plus que congrue. Aujourd’hui, ce que j’ai pu considérer comme des dettes n’a plus lieu d’être, et c’est avec une plus grande liberté que j’aborde le sens et les problèmes qu’il semble présenter pour certains auteurs. Le sens est, quotidiennement, de nature linguistique. Je ne chercherai donc pas à en faire 1) une « émana-tion » des formes ni 2) un avatar de la pensée, pas plus 3) qu’un comportement ni 4) une coordonnée matérielle. Le modèle qui me sert de référence tient compte des principaux aspects que le sens a pu revêtir au cours de l’histoire ; il a les mérites d’un garde-fou dont la principale propriété est de se déformer à chaque apport pertinent.
REM On remarquera à cet égard que les formes (stratégies) d’un apprentissage ne peuvent pas servir d’argument dans la conjecture sur les formes (configurations) d’un savoir ; le mode «d’apprentissage des signifiés» ne permet pas de déduire la nature du sens ni sa forme d’organisation.
0.7.2 Comme éléments de définition, je retiens l’interprétation (cf. ≝ action de donner une signification [aux faits, actes ou paroles de qqn], PR), la représentation et le ‘faire entendre’ du PL 18, c'est-à-dire «comprendre». Le sens est donc ce que l’on comprend au terme d’une opération réglée qui consiste à associer une représentation mentale à une unité du lexique, reconnue ou conjecturée comme telle.
REM 1 Cette définition du sens s’écarte considérablement de celle que donnait en vrac Bloomfield il y a soixante-dix ans (et reprise par Mounin (1972), dont je reproduis la traduction), prisonnière du béhaviorisme qui n’est pas innocent dans la propagation du récent prototypisme) : « la signification d’une forme linguistique [c’est] la situation dans laquelle le locuteur l’énonce, et la réponse [linguistique et/ou comportementale] qu’elle obtient de l’auditeur. » Mounin trouve une confirmation de cette position peu nette dans l’apprentissage des signifiés que fait l’enfant. D’où Bloomfield et Mounin tirent une aporie scientifique dans la description du sens (v. 9). Ce qui frappe d’emblée, c’est la non spécificité du cadre : l’énoncé est assimilé à un comportement quelconque ; la spécificité humaine n’est même pas respectée. En outre, on peut se demander en quoi les éléments d’une situation peuvent constituer un fait qui y échappe. L’aporie est celle du béhaviorisme, dont le refus non mentaliste de «l’introspection» le réduit à prétendre décrire «autre chose» que l’extérieur par l’extérieur. Deux chiens dans l’enclos ; l’un lève la patte, l’autre l’imite. En quoi le geste du second constitue-t-il le sens du geste du premier ? En quoi l’enclos est-il déterminant ? Le commentaire « what a moron ! » ne forme pas le sens du propos ou du comportement du président américain, pas plus le cadre où a eu lieu le second énoncé. Plus exactement, ce qui sort d’une boîte noire ne permet de conjecturer sur ce qui y est entré, mais à partir de ce qui y est entré et de ce qui en est sorti, conjecturer ce qui s’y est passé.
REM 2 Dans son étude de Bloomfield, Terrence Gordon (1982) confirme l’intention de Bloomfield en relevant les expressions analogues. «Le sens d’un énoncé se rapporte aux événements pratiques.» «Le sens linguistique est formée des traits sémantiques qui sont communs à toutes les situations qui commandent l’énonciation de la forme linguistique.» «En produisant une forme linguistique, le locuteur signale à ses auditeurs qu’ils doivent répondre à une situation ; cette situation et les réponses qu’ils y font sont le sens linguistique de la forme.» Gordon fait même remonter cette position théorique à 1926 : «les traits de stimulus-réaction correspondant [à la forme] sont les sens.» Gordon explique ce radicalisme par l’exclusion de tout ce qui n’est pas quantifiable ou intégrable à une taxonomie.
0.8 À mesure que je relis ce texte que je voulais simple, je m’aperçois qu’il gagne en ampleur et en complexité. La raison en est principalement la découverte que j’ai faite du gouffre qui me sépare désormais de la linguistique que j’ai apprise tant bien que mal. En effet, celle-ci, la structurale, était en phase d’essoufflement au moment de mon contact avec elle, dans sa coexistence défensive avec le fonctionnalisme et le générativis-me triomphant ; la redécouverte du guillaumisme lui a porté un coup fatal, dont le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (Gdel) se fait une sorte de compen-dium. Si elle s’était montrée plus tolérante à l’égard du sens, avec un regard sur le passé, je me rends compte qu’elle s’était contentée de cantonner la sémantique dans un rôle tenant de l’alibi, comme le font les autres théories linguistiques qui la subordonnent à l’interprétation des phrases ou à la constitution de règles lexicales.
0.8.0 Si l’on sort du champ linguistique, le même scénario se reproduit : le sens n’est jamais appréhendé pour lui-même. Je m’y trouve confronté aux mêmes subterfuges qui sont autant d’échappatoires. La faille épistémologique que j’ai détectée progressivement «dans les linguistiques» est naturellement plus nette dans des disciplines où le sens est trop encombrant et apparaît irréductible, le condamnant à l’exclusion. Je me propose, si j’en ai la force, d’ajouter une annexe où j’étudierai les occurrences du mot ‘sémantique’ dans mes corpus électroniques (Petit Robert & Encyclopédie universelle Larousse).
0.9 ‘gouffre’ et ‘faille’ sont des métaphores au sens que l’on donne habituellement à ce mot, mais ces termes marquent l’isolement épistémologique où se trouve un sémanticien, quel que soit son désir d’allégeance théorique. Ayant échappé aux sanctions (positives ou négatives) des collègues et confrères par suite d’une maladie, j’avais longtemps gardé des attaches envers les théoriciens qui avaient eu l’audace, à mes yeux, de réserver au sens une place plus que congrue. Aujourd’hui, ce que j’ai pu considérer comme des dettes n’a plus lieu d’être, et c’est avec une plus grande liberté que j’aborde le sens et les problèmes qu’il semble présenter pour certains auteurs. Le sens est, quotidiennement, de nature linguistique. Je ne chercherai donc pas à en faire 1) une « émana-tion » des formes ni 2) un avatar de la pensée, pas plus 3) qu’un comportement ni 4) une coordonnée matérielle. Le modèle qui me sert de référence tient compte des principaux aspects que le sens a pu revêtir au cours de l’histoire ; il a les mérites d’un garde-fou dont la principale propriété est de se déformer à chaque apport pertinent.
REM On remarquera à cet égard que les formes (stratégies) d’un apprentissage ne peuvent pas servir d’argument dans la conjecture sur les formes (configurations) d’un savoir ; le mode «d’apprentissage des signifiés» ne permet pas de déduire la nature du sens ni sa forme d’organisation.

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